Lettre d'un naturopathe fonctionnel n°66

Déchiffrer le présent
Si quelque chose ne se produit jamais, comment pourrions-nous apprendre à nous projeter ?
Nous avançons dans un monde saturé d’alertes, d’indices, de signes avant-coureurs, mais sans véritable capacité à en estimer la portée.
Estimer la gravité du risque, ce n’est pas mesurer un simple danger : c’est prendre conscience des dommages transcendantaux, ceux qui altèrent silencieusement les conditions mêmes de notre survie comme le climat, la biodiversité, la confiance, le sens.
Nous avons appris à calculer les pertes économiques, mais pas celles de la beauté, du silence, du lien. Nous savons comptabiliser les dégâts matériels, mais non les fractures spirituelles.
Déchiffrer le présent, c’est comprendre que ce qui se joue dépasse la mesure du visible.
Il ne s’agit plus de sauver le monde, mais de préserver la possibilité même du monde, c’est-à-dire notre faculté d’habiter, de ressentir, de transmettre.
Sans cette conscience, aucune technologie, aucune politique, aucune croyance ne suffira. Comme Noé avant le déluge, il nous faut voir avant les autres ; non pour fuir, mais pour prévenir.
Peut-être est-ce là, aujourd’hui, la tâche la plus urgente : apprendre à estimer le risque dans sa dimension transcendante, celle qui engage notre humanité autant que notre avenir.

Sylvain Garraud

En attendant un prochain relookage, la newsletter affine son contenu : elle souhaite diffuser la connaissance issue de la pratique fonctionnelle et mettre en avant la science à travers les revues de littérature que je mène au fil de ma pratique pour se former, informer et approfondir la compréhension du vivant, dans un esprit d’apprentissage continu.

Brèves scientifiques : les oméga 3

Peut-on encore supplémenter en oméga-3 sans mesurer ?

Trois études récentes convergent et posent la question :
Clinique – Wan et al. (Eur J Clin Nutr, 2023) : les questionnaires alimentaires échouent à refléter notre statut réel en acides gras. Seule la mesure érythrocytaire donne une image fiable, essentielle pour évaluer inflammation, risque cardio-métabolique ou pathologies neuro-inflammatoires.
Écologique – global – Colombo et al. (Ambio, 2019) : la demande mondiale en oméga-3 exerce une pression insoutenable sur les écosystèmes marins. La chaîne reliant pêche industrielle et compléments alimentaires fragilise la durabilité des ressources halieutiques.
Écologique – régional – Roy et al. (npj Sci Food, 2023) : en Europe centrale, les capsules d’huile de poisson (~0,5 g/j) affichent une empreinte carbone équivalente à celle de la consommation directe de poissons gras (0,6–1,6 g CO₂-eq. par mg d’EPA+DHA). Des alternatives locales, comme l’aquaculture en étangs, pourraient offrir des solutions plus durables.
👉 Le constat est clair : supplémenter sans bilan biologique, c’est risquer à la fois l’inefficacité pour le patient et la surexploitation pour la planète.
La biologie fonctionnelle n’est pas un luxe. C’est un double impératif :
· précision clinique,
· responsabilité écologique.
C’est exactement ce que nous explorons au CENAFO, dans les formations en biologie fonctionnelle : apprendre à lire et interpréter ces bilans, pour des prescriptions plus ciblées, plus efficaces et plus durables.
Et si demain, chaque prescription d’oméga-3 était précédée d’une mesure biologique – pour préserver à la fois la santé humaine… et celle des océans ?

Références :

1. Wan, F., Pan, F., Mori, T.A. et al. Relationship between dietary intake and erythrocyte PUFA in adolescents from a Western Australian cohort. Eur J Clin Nutr 77, 283–291 (2023). https://doi.org/10.1038/s41430-022-01219-x
2. Colombo SM, Rodgers TFM, Diamond ML, Bazinet RP, Arts MT. Projected declines in global DHA availability for human consumption as a result of global warming. Ambio. 2020 Apr;49(4):865-880. doi: 10.1007/s13280-019-01234-6. Epub 2019 Sep 12. PMID: 31512173; PMCID: PMC7028814.
3. Roy, K., Dvorak, P., Machova, Z. et al. Nutrient footprint versus EPA + DHA security in land-locked regions—more of local pond farmed, imported marine fish or fish oil capsules?. npj Sci Food 7, 48 (2023). https://doi.org/10.1038/s41538-023-00224-z

Les dernières nouvelles fonctionnelles


Omega-3 et endurance : efficacité physiologique, pas (encore) de gain de performance

Essai randomisé (Frontiers in Nutrition, 26 août 2025) — Chez 55 sportifs d’endurance amateurs, 6 semaines de supplémentation à 3 g/jour d’oméga-3 riches en EPA (acide eicosapentaénoïque, issu d’huile de poisson) ou riches en DHA (acide docosahexaénoïque, issu d’huile d’algue) ont permis d’augmenter l’Omega-3 Index (O3I) — c’est-à-dire la proportion d’EPA + DHA dans les membranes des globules rouges — au-delà du seuil de 8 %, tout en améliorant la physiologie de l’effort sous-maximal :
• Fréquence cardiaque (FC) : − 4 batt/min (EPA) ; − 9 batt/min (DHA)
• Perception de l’effort (RPE) – Rating of Perceived Exertion : − 0,7 à − 0,9 point sur l’échelle de Borg
• Corrélation inverse entre la hausse de l’O3I et la baisse de FC/RPE
• Seul le groupe EPA a modifié le RER (Respiratory Exchange Ratio) : + 0,03, signe d’un léger changement d’utilisation des substrats énergétiques.
En revanche, la performance lors d’un contre-la-montre de 24 km (TT) s’est améliorée dans les trois groupes, y compris le placebo (huile de coco), sans différence significative entre eux — probablement un effet d’apprentissage ou d’adaptation à l’entraînement.
Commentaire
Cette étude confirme que les oméga-3 n’agissent pas uniquement sur le système cardiovasculaire de repos, mais aussi sur la dynamique de l’effort.
L’élévation de l’Omega-3 Index au-delà de 8 % s’accompagne d’une meilleure efficience cardiaque : le cœur bat moins vite pour un même travail mécanique, et la perception de l’effort diminue.
En pratique clinique, cela plaide pour une approche individualisée par la mesure biologique, non pour un dosage empirique.
L’amélioration du confort à l’effort sans gain de performance traduit sans doute un bénéfice fonctionnel plutôt qu’un effet ergogène : l’organisme « travaille mieux », sans forcément « aller plus vite ».
Cette nuance est essentielle pour replacer la supplémentation dans une perspective fonctionnelle : restaurer l’équilibre cellulaire avant de chercher la performance.
A noter : la dose utilisée dans cette étude (≈ 3 g/j, apportant 1,8 g d’EPA ou 2 g de DHA) est trois fois supérieure aux supplémentations usuelles d’environ 1 g/j, souvent issues des recommandations grand public. Ces faibles apports permettent rarement d’atteindre un Omega-3 Index optimal (> 8 %), alors que les études cliniques les plus probantes situent le seuil d’efficacité entre 2 et 4 g/j sur au moins 6 à 12 semaines.

Référence
Blannin A, Boulton G, Thielecke F. Six weeks of either EPA-rich or DHA-rich Omega-3 supplementation alters submaximal exercise physiology in endurance trained male amateurs. Front Nutr. 2025 Aug 26; 12:1588421. doi: 10.3389/fnut.2025.1588421.

Revue de littérature : Huiles essentielles et les troubles endocriniens

Référence : Hawkins J, Hires C, Dunne E, Baker C. The relationship between lavender and tea tree essential oils and pediatric endocrine disorders: A systematic review of the literature. Complement Ther Med. 2020 Mar;49:102288.

Cette revue systématique explore le lien potentiel entre les huiles essentielles de lavande et de tea tree et les troubles endocriniens pédiatriques, notamment le développement de la gynécomastie prépubère (croissance anormale du tissu mammaire chez les garçons). L’objectif est d’évaluer les preuves scientifiques disponibles et d’examiner si ces huiles peuvent perturber le système hormonal.

Méthodologie
  • Analyse des études cliniques, in vitro et in vivo disponibles sur les effets des huiles essentielles de lavande et de tea tree sur le système endocrinien.
  • Examen des interactions possibles avec les récepteurs hormonaux, notamment les récepteurs des œstrogènes et des androgènes.
Résultats clés
  1. Effet oestrogénique et anti-androgénique potentiel
  • Certaines études suggèrent que la lavande et le tea tree pourraient avoir des effets hormonaux, notamment en modulant l'activité des œstrogènes et en inhibant les androgènes.
  • Des cas cliniques ont rapporté une régression de la gynécomastie après l'arrêt de l'exposition aux huiles essentielles concernées.
  1. Études in vitro
  • Les composants de ces huiles ont montré des effets hormonaux mesurables sur des lignées cellulaires humaines, bien que les doses testées ne reflètent pas toujours une exposition réelle chez l’humain.
  1. Manque de données robustes
  • La majorité des études restent préliminaires et ne permettent pas d’établir une relation causale claire.
  • Les études cliniques sur de larges cohortes sont insuffisantes pour tirer des conclusions définitives.
Commentaire personnel

Vu l’exposition humaine massive à l’huile essentielle de lavande sous toutes ses formes, il est peu probable qu’un effet perturbateur endocrinien puisse échapper aux observations cliniques de grande ampleur. L’imputabilité de la lavande et du tea tree dans ces cas de gynécomastie n’est pas établie, et d’autres causes environnementales sont à envisager, notamment l’exposition aux phtalates et bisphénols provenant des emballages alimentaires et cosmétiques ainsi que les résidus phytosanitaires dans les produits de consommation courante.
Il existe beaucoup de spéculations infondées sur les effets endocriniens des huiles essentielles en général. L’épinette noire, Picea mariana, et le pin sylvestre, Pinus sylvestris, n’ont aucune activité corticotrope démontrée, bien que leur utilisation pour cet effet soit largement répandue dans les pratiques alternatives. De même, la sauge sclarée, Salvia sclarea, ne possède pas d’activité œstrogénique démontrée, contrairement aux idées reçues. Son principal composé actif, le sclaréol, inhibe même l’hypercontraction utérine induite par l’ocytocine, ce qui va à l’encontre de l’hypothèse d’un effet pro-œstrogénique.
Concernant les trans-anétholes, ils montrent une activité œstrogène-like in vitro, mais bien plus faible que les œstrogènes endogènes. Chez le rat, une action œstrogénique significative n’apparaît qu’à des doses très élevées (50 à 80 mg/kg per os), non applicables aux usages humains. Leur effet serait lié à un métabolite plutôt qu’au composé lui-même. L’anéthole possède aussi une action cytotoxique sur les cellules cancéreuses du sein, indépendamment du récepteur à l’œstradiol. La monographie HMPC/EMA précise que les données in vitro et animales ne sont pas pertinentes aux doses courantes chez l’homme.

Conclusion : Cette étude met en avant un débat intéressant, mais les preuves restent insuffisantes pour affirmer un effet perturbateur endocrinien des huiles essentielles de lavande, tea tree ou d’autres HE riches en trans-anéthole. Une analyse plus rigoureuse des expositions environnementales globales et des interactions chimiques est nécessaire avant de tirer des conclusions hâtives.
Cela illustre parfaitement l’importance de suivre l’évolution des connaissances scientifiques afin d’éviter la diffusion et la perpétuation d’informations erronées dans le domaine des thérapies alternatives
« La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »
Albert Camus, L’Homme révolté
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