
Monographie de la piloselle
- Nom scientifique
Pilosella officinarum Vall.
- Famille botanique
Asteraceae, anciennement Compositae
- Autres noms communs
Piloselle, épervière piloselle, oreille de rat, oreille de souris, piloselle de rat, veluette ; mouse-ear hawkweed en anglais
- Habitat et répartition
Espèce indigène largement présente en Europe et dans l’aire eurosibérienne.
En Suisse, Hieracium pilosella L. est une espèce commune des milieux ouverts, surtout des pelouses sèches et pâturages maigres, de l’étage collinéen à l’étage alpin.
Elle affectionne les terrains ouverts, lumineux, plutôt secs, souvent pauvres ou maigres, où elle peut former des tapis denses grâce à ses stolons.
- Parties utilisées
Plante entière sèche, incluant les parties aériennes et une partie de la racine : herba cum radice.
Point de qualité : la Pharmacopée française retient une teneur minimale de 2,5 % en dérivés totaux de l’acide ortho-dihydroxycinnamique, exprimés en acide chlorogénique, sur drogue sèche.
- Notes botaniques
Plante vivace stolonifère, basse, formant une rosette basale.
Les feuilles sont lancéolées à étroitement obovales, entières, poilues sur la face supérieure et blanchâtres-tomenteuses sur la face inférieure.
La hampe florale est généralement solitaire, dressée, sans feuilles, portant un capitule jaune pâle, parfois rougeâtre sur la face externe des ligules.
La plante se propage efficacement par stolons, ce qui explique sa capacité à occuper rapidement les milieux ouverts.
Synonyme fréquemment utilisé dans la littérature scientifique et dans la flore suisse : Hieracium pilosella L.
Remarque taxonomique : dans les bases taxonomiques actuelles, notamment Plants of the World Online, le nom accepté est Pilosella officinarum F.W.Schultz & Sch.Bip. La monographie EMA/HMPC conserve toutefois la dénomination Pilosella officinarum Vall. (syn. Hieracium pilosella L.) pour la drogue végétale herba cum radice.
Remarque écologique : une étude récente a évalué l’effet d’une pression atmosphérique réduite sur Hieracium pilosella L. et Trifolium pratense L. dans le contexte de la migration altitudinale des espèces végétales sous changement climatique. Les auteurs montrent que la baisse de pression atmosphérique peut affecter la croissance, la chlorophylle, la discrimination isotopique du carbone et certains paramètres physiologiques, mais cette donnée relève de l’écophysiologie végétale et n’a pas d’implication phytothérapeutique directe (El Omari et al., 2026).
Histoire et traditions
Selon Fournier, la piloselle n’appartient pas au grand corpus médicinal de l’Antiquité et entre plus nettement dans l’histoire écrite des simples à partir du Moyen Âge. Hildegarde de Bingen la mentionne en la rattachant à une réputation de réconfort du cœur.
À partir du XVe siècle, elle figure dans plusieurs herbiers. Elle est notamment donnée comme représentée dans l’Hortus sanitatis et dans l’Herbarculus.
Toujours selon cette tradition, Matthiolus la décrit comme astringente, rafraîchissante et desséchante. Une observation pastorale rapportait que les bergers évitaient que les troupeaux broutent la piloselle lorsqu’elle était abondante, l’ingestion étant réputée provoquer chez les moutons un resserrement intestinal important. De là auraient été déduits certains usages contre la dysenterie et diverses hémorragies, notamment les métrorragies.
Les usages traditionnels se sont ensuite étendus : plante vulnéraire en usage externe sur plaies et ulcères, préparations en emplâtres, macérations, notamment dans le vin, et usages internes pour des troubles intestinaux, vomissements bilieux, crachats de sang, états chroniques et affections dites hépatiques.
Au XIXe siècle, la plante est décrite comme tombée en relatif oubli, malgré quelques essais rapportés dans les fièvres intermittentes, les affections hépatiques et certains états de faiblesse. Cazin est cité pour une action diurétique jugée assez énergique, pouvant favoriser l’élimination de graviers.
Des expériences anciennes citées dans la littérature traditionnelle, notamment Leclerc et Lamer, rapportent une action uropoïétique, avec augmentation du volume urinaire et de l’élimination de chlorures et d’urée. Ces données anciennes ne correspondent pas aux standards expérimentaux actuels, mais elles expliquent la continuité de l’usage populaire dans les troubles urinaires.
La tradition mentionne également des usages externes : latex blanchâtre brunissant à l’air appliqué localement, et feuilles fraîches contuses sur ulcères et plaies anciennes. Ces usages restent historiques et ne disposent pas d’un appui clinique moderne suffisant.
Principes actifs connus
Hydroxycoumarines : umbelliférone, principalement sous forme de 7-glucoside, skimmine
Flavonoïdes : lutéoline, lutéoline-7-O-glucoside, apigénine-7-O-glucoside, isoétine 4’-O-β-D-glucopyranoside
Acides phénoliques et dérivés hydroxycinnamiques : acide caféique, acide chlorogénique
Tanins : présence rapportée
Triterpénoïdes : α-amyrine, β-amyrine, taraxérol, taraxastérol, fern-7-en-3β-ol ; lupeol et ψ-taraxastérol rapportés en quantités vestigiales dans certaines analyses
Acide ascorbique : présence rapportée
Remarque analytique : Stanojević et al. rapportent, par HPLC sur des extraits de plante entière, la présence d’umbelliférone, d’apigénine-7-O-glucoside et d’acide chlorogénique. L’acide chlorogénique apparaît comme le composé phénolique le plus abondant dans les extraits étudiés (Stanojević et al., 2009).
Propriétés pharmacologiques majeures
Sphère urinaire et diurétique
- Propriété avérée, préclinique in vivo : une activité diurétique a été observée chez le rat après administration intrapéritonéale d’un extrait hydroalcoolique de parties aériennes de Pilosella officinarum. L’étude rapporte une augmentation significative de la diurèse entre 2 et 24 heures, ainsi qu’une augmentation de l’excrétion de sodium et de potassium à 8 heures. Cette donnée reste de pertinence limitée pour les formes retenues par l’EMA, car l’extrait hydroalcoolique injecté par voie intrapéritonéale ne correspond ni à l’infusion ni à la poudre de drogue végétale (Beaux et al., 1999).
Sphère antioxydante
- Propriété avérée, in vitro chimique, extraits : des extraits aqueux, éthanolique et méthanolique de plante entière ont montré une activité antioxydante dans des tests de piégeage radicalaire, notamment DPPH et hydroxyle, corrélée à la teneur en composés phénoliques et flavonoïdes. L’acide chlorogénique est rapporté comme le composé phénolique le plus abondant dans les extraits étudiés (Stanojević et al., 2009).
- Propriété avérée, in vitro, composé isolé : l’isoétine 4’-O-β-D-glucopyranoside isolée d’inflorescences de Hieracium pilosella a montré une activité antioxydante dans le test DPPH (Gawrońska-Grzywacz et al., 2011).
Sphère antimicrobienne
- Propriété avérée, in vitro, extraits : différents extraits de plante entière ont montré une activité antibactérienne et antifongique dans des tests de diffusion sur disque et de concentration minimale inhibitrice contre plusieurs souches bactériennes et fongiques, notamment Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa, Staphylococcus aureus, Bacillus subtilis, Salmonella enteritidis, Klebsiella pneumoniae, Candida albicans et Aspergillus niger (Stanojević et al., 2008).
- Propriété avérée, in vitro, composé isolé : l’isoétine 4’-O-β-D-glucopyranoside a montré une activité antimicrobienne, notamment contre Pseudomonas aeruginosa ATCC 9027, avec une concentration minimale inhibitrice rapportée à 125 μg/ml (Gawrońska-Grzywacz et al., 2011).
Sphère antiproliférative
- Donnée exploratoire, in vitro, composé isolé : l’isoétine 4’-O-β-D-glucopyranoside a été testée sur deux lignées cellulaires tumorales humaines, A549 et HT-29. L’effet observé est hétérogène : pas d’effet sur A549 jusqu’à 25 μM, effet stimulant aux concentrations les plus élevées, et diminution de la prolifération des cellules HT-29 de manière non dose-dépendante. Aucune extrapolation clinique n’est possible (Gawrońska-Grzywacz et al., 2011).
Synthèse pharmacologique
La revue de Willer et al. souligne que les données disponibles sur les genres Hieracium et Pilosella reposent surtout sur des tests in vitro, tandis que les données in vivo, et plus encore les données humaines, restent limitées. La majorité des études ne relie pas clairement la bioactivité observée à un composé responsable identifié (Willer et al., 2021).
Indications médicinales retenues
- Soulagement des symptômes associés à des troubles urinaires mineurs, en complément d’une hydratation suffisante visant à augmenter le volume urinaire
Indications exploratoires ou émergentes (non validées cliniquement)
- Effets antioxydants expérimentaux
• Activité antimicrobienne in vitro
• Signal antiprolifératif in vitro
Formes galéniques et posologies
Infusion de plante fragmentée, adultes et personnes âgées
- Posologie EMA/HMPC : 2–4 g de plante fragmentée dans 250 ml d’eau bouillante, en infusion, 3 fois par jour
- Conversion pratique : en l’absence de donnée spécifique de rapport poids-volume pour cette drogue, les équivalences en cuillères ci-dessous sont données comme repères généraux et peuvent varier selon la coupe, le séchage et le tassement
- Plante finement fragmentée : 2–4 g ≈ 1 à 2 c. à café rases
- Plante coupée grossièrement : 2–4 g ≈ 2 à 4 c. à soupe rases
- Durée : consulter un médecin ou un professionnel de santé qualifié si les symptômes persistent au-delà de 2 semaines pendant l’utilisation
Poudre de plante, adultes et personnes âgées
- Posologie EMA/HMPC : 200–520 mg, 2 à 4 fois par jour
- Dose journalière EMA/HMPC : 560 mg à 1300 mg par jour
- Posologies rapportées dans les produits traditionnels ayant contribué au dossier EMA : 280 mg 2 fois par jour ; 520 mg 2 fois par jour ; 600–800 mg par jour, jusqu’à 1200 mg par jour si nécessaire
Remarque d’usage
- L’usage traditionnel reconnu par l’EMA/HMPC est explicitement associé à une hydratation suffisante afin d’augmenter le volume urinaire
- La piloselle n’est pas recommandée lorsqu’une restriction hydrique est médicalement indiquée
Recommandations de cueillette
Récolter la plante entière en période de floraison, en veillant à ne prélever que ce qui est nécessaire.
Éviter les zones polluées, les bords de routes, les terrains traités, les pâturages fortement souillés et les pelouses urbaines exposées aux contaminations.
La piloselle peut former des tapis denses, mais sa présence locale ne justifie pas une récolte excessive. Préserver les populations et laisser une partie importante des plantes en place.
Compte tenu de la petite taille de la plante et de son mode de croissance stolonifère, la récolte doit rester modérée et respectueuse du tapis végétal.
Sécurité et précautions d’usage
Tolérance générale
• La piloselle est considérée comme bien tolérée dans le cadre de l’usage traditionnel retenu
• Les données cliniques modernes spécifiques restent limitées
• Aucun effet indésirable spécifique n’est rapporté dans les sources évaluées par l’EMA/HMPC
• La sécurité repose principalement sur l’ancienneté de l’usage traditionnel aux doses recommandées
Contre-indications
• Hypersensibilité connue à la piloselle ou à l’un des constituants de la préparation utilisée
• Hypersensibilité connue aux plantes de la famille des Asteraceae
Grossesse et allaitement
• Usage non recommandé faute de données suffisantes
Enfants et adolescents
• Usage non recommandé avant 18 ans faute de données suffisantes
Restriction hydrique
• Usage non recommandé lorsqu’une réduction des apports hydriques est médicalement indiquée
• Cette précaution est importante car l’usage traditionnel de la piloselle est associé à une hydratation suffisante visant à augmenter le volume urinaire
Précautions d’emploi
• Consulter en cas de fièvre, dysurie, spasmes ou sang dans les urines
• Consulter si les symptômes persistent au-delà de 2 semaines pendant l’utilisation
• Ne pas utiliser comme substitut à une prise en charge adaptée en cas de signes urinaires marqués, persistants ou inhabituels
Interactions médicamenteuses
• Aucune interaction médicamenteuse spécifique rapportée dans les sources évaluées par l’EMA/HMPC
Effets indésirables
• Aucun effet indésirable connu aux doses traditionnelles retenues
• En cas de réaction indésirable, consulter un médecin ou un professionnel de santé qualifié
Surdosage
• Aucun cas de surdosage rapporté
Données expérimentales de sécurité
• Les données non cliniques spécifiques restent insuffisantes
• Les tests de toxicité reproductive, de génotoxicité et de cancérogénicité ne sont pas disponibles dans le dossier évalué
• Cette absence de données justifie de rester dans le cadre des doses traditionnelles reconnues, sans usage prolongé ou fortement dosé non encadré
Vision personnelle
Un jour, sur un rond-point, elle recouvrait le sol d’un tapis dense, lumineux, et cette observation a failli me coûter un bel accident. L’herboriste n’a cure des règles de conduite.
C’est une plante qui ne se contente pas d’être là : elle occupe l’espace. Elle a une vraie faculté à envahir les terrains, à s’étendre, à prendre le dessus et à étouffer un peu ses adversaires pour se propager. Ce caractère conquérant, on le ressent immédiatement quand on la voit installée.
Dans la matière médicale, la piloselle reste pour moi une ressource intéressante, surtout pour son enjeu diurétique, avec une cohérence entre l’usage traditionnel et quelques données expérimentales. Et pourtant, on sent bien que la plante a été relativement peu travaillée par la recherche moderne : les études sont rares, les données humaines manquent, et elle mériterait probablement davantage d’attention si on la compare à d’autres plantes sauvages européennes mieux documentées.
À l’inverse, toute une partie des usages plus anciens — les récits vulnéraires, les plaies internes, les réparations multiples attribuées par les textes — paraît aujourd’hui plus lointaine, voire désuète, faute d’éléments réellement étayés par la science contemporaine.
Une plante sauvage sobre dans ses effets, fidèle à son cadre traditionnel, à employer à bon escient, avec une hydratation suffisante et au bon dosage.
Reconnaissances officielles
EMA/HMPC : monographie européenne d’usage traditionnel pour Pilosella officinarum Vall. (syn. Hieracium pilosella L.), herba cum radice, utilisée pour le soulagement des symptômes associés à des troubles urinaires mineurs, en complément d’une hydratation suffisante visant à augmenter le volume urinaire.
Statut EMA/HMPC : usage traditionnel uniquement ; les critères d’un usage médical bien établi ne sont pas remplis.
ESCOP : monographie spécifique non identifiée dans les sources vérifiées.
Commission E : monographie spécifique non identifiée dans les sources vérifiées.
Bibliographie scientifique
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