
Zinc, Sélénium, Cuivre : pourquoi vos prises de sang peuvent mentir
S’il devait y avoir un scandale en biologie fonctionnelle, ce serait bien celui-ci : utiliser le sérique pour juger du statut tissulaire et cellulaire. En médecine conventionnelle comme en pratique fonctionnelle, on dose quasi systématiquement le plasma/sérum, alors qu’on sait depuis des années que l’inflammation fausse ces valeurs et masque des déficits intracellulaires. Les globules rouges (érythrocytes) racontent, eux, une autre histoire.
Le réflexe plasma/sérique : une faute méthodologique pour l’évaluation des stocks
Dans tout état inflammatoire (infection, chirurgie, maladie chronique), les marqueurs sériques bougent indépendamment de vos stocks cellulaires :
- Zinc sérique : dans une étude de population de 2015 sur 1055 personnes, le zinc sérique décroît quand CRP, IL-6 et TNF-α augmentent (association nette chez les femmes ; plus modeste chez les hommes). Il devient un marqueur d’inflammation, pas de statut cellulaire[1].
- Sélénium plasmatique/sérique: Une revue systématique de littérature de 2009 avait pour objectif d’évaluer les biomarqueurs les plus fiables du statut en sélénium chez l’homme. Il en résulte que le sélénium sérique est très sensible aux apports récents et surtout à l’inflammation[2]. Une étude récente de 2024 montre environ une chute moyenne du sélénium –27 % à 48 h après chirurgie (aigu) et, en inflammation chronique sévère, des diminutions allant jusqu’à –31 % en cas d’inflammation majeure, alors que le Se érythrocytaire reste globalement dans l’intervalle de référence même en cas de CRP élevé [3].
- Cuivre sérique : En contexte inflammatoire, de grossesse, de prise d’œstrogènes ou avec certains médicaments (comme le valproate), le cuivre sérique augmente parce que sa protéine porteuse, la céruloplasmine, s’élève. Ce faux excès reflète principalement la réponse inflammatoire ou hormonale, pas le statut tissulaire réel en cuivre [4]
Conséquence : interpréter le statut nutritionnel sur le seul sérique, c’est risquer des faux déficits (Zn, Se) ou des faux excès (Cu) dictés par la réponse inflammatoire bien plus que par les tissus eux-mêmes. Pour sceller le débat, une étude clinique publiée en 2008 (Oakes et al., Clin Nutr) l’avait déjà démontré : après chirurgie, le zinc plasmatique chute de 32 à 44 %, le sélénium de 22 à 36 %, tandis que le cuivre plasmatique augmente jusqu’à +43 % sous l’effet de la céruloplasmine. En revanche, elle notait déjà que les concentrations érythrocytaires de Cu, Zn et Se restent parfaitement stables, indépendantes de la CRP, preuve que le sérique raconte l’inflammation, quand l’érythrocytaire raconte le statut réel[5]. Constat confirmé en hospitalisation : dans une cohorte prospective de 252 patients dosés dans les 48 h d’admission, 63 % avaient un zinc plasmatique bas contre 10 % seulement en érythrocytaire, corrélation nulle, le plasmatique suit l’inflammation [6] (Rodic et al., 2022).
Le dosage érythrocytaire est une évidence !
Malgré cela le dosage érythrocytaire continue de proposer sur leurs feuilles d’analyses, des dosages sériques censés refléter le stock cellulaire.
Les études sont pourtant claires : les valeurs érythrocytaires offrent une mesure beaucoup plus stable et fidèle du statut nutritionnel réel, indépendamment des facteurs inflammatoires ou des variations hormonales (Ashton et al. (2009) pour le sélénium, Jung et al. (2015) pour le zinc, et Catchpole et al. (2024). Une autre étude en pédiatrie sur 51 enfants démontrent encore le sélénium plasmatique chute avec l’inflammation, l’érythrocytaire ne bouge pas[7]. Pour le sélénium, la concentration érythrocytaire a été validée comme marqueur pertinent du statut à moyen terme: le sérique suit l’inflammation, l’érythrocytaire résiste[8].
Pourquoi le dosage plamatique/sérique ?
Parce qu’il est simple et standardisé, mais aussi profondément limité. Reprenons le cas du zinc. Une revue récente de 2023 (Frontiers) rappellent que le zinc plasmatique ou sérique répond bien aux carences sévères ou aux forts apports, mais échoue à détecter les déficits modérés. Son niveau varie selon l’alimentation, le rythme diurne, l’âge, le sexe, la grossesse, les œstrogènes et surtout l’inflammation[9].
En clinique, le Zinc plasma/sérique reflète davantage l’instantané (et les intoxications aiguës) que le statut tissulaire. L’OMS appelle d’ailleurs à développer des biomarqueurs plus sensibles, dont des marqueurs cellulaires (érythrocytes, leucocytes) et des indices fonctionnels (par exemple : voies FADS1/FADS2) (Knez et al, 2023).
Des normes qui trompent sur la réalité cellulaire
Les valeurs de référence proposées par les laboratoires entretiennent une confusion majeure : elles définissent ainsi des “normes” sur un marqueur qui n’a, par nature, qu’une faible représentativité du statut biologique réel. On en vient à considérer comme “normal” un patient dont le zinc sérique se situe dans la moyenne, alors même que ses réserves intracellulaires sont déficitaires.
Ces valeurs de référence appliquées à un indicateur aussi instable que le dosage plasmatique/sérique relèvent d’une double illusion :
• elles masquent les déficits fonctionnels,
• et elles accréditent à tort l’idée qu’un dosage plasmatique puisse traduire la biologie cellulaire.
Pire encore, certaines “valeurs santé” avancées par les laboratoires : un non-sens biologique, qui fait croire à un équilibre nutritionnel santé là où il existe, en réalité, une carence tissulaire.
Pourquoi les globules rouges sont plus “honnêtes”
Un globule rouge vit environ 120 jours : sa teneur minérale (Se, Zn, Cu liés aux enzymes GPx, Cu/Zn-SOD) reflète vos apports intégrés et l’équilibre cellulaire sur plusieurs semaines, moins les vagues de la dernière gastro, d’une poussée inflammatoire ou d’une nuit blanche. À l’inverse, un dosage plasmatique/sérique porte sur un milieu de transit : il reflète des redistributions rapides induites par l’IL-6 et la réponse de phase aiguë via les protéines porteuses/transporteuses, si bien qu’il est peu représentatif des stocks tissulaires, surtout en contexte inflammatoire.
En pratique : on reteste à 3–4 mois après une modification (alimentation, supplémentation), pas à 2 semaines. On est dans une logique de réserves tissulaires, pas dans la photo de l’instant.
Comprendre les analyses des minéraux : plusieurs compartiments, plusieurs vérités
- Plasma/sérum : Utile pour carences récentes et toxicologie aiguë, mais très sensible à l’inflammation, au rythme circadien et aux repas.
- Érythrocytes : moyenne biologique (12–16 semaines), peu influencée par l’aigu ; meilleure lecture du statut intracellulaire (Zn, Se, Cu).
- Urines : reflet d’excrétion/exposition récente (screening métaux, sur-apports) ; ne renseigne pas les stocks tissulaires.
- Cheveux (analyse minérale capillaire) : mémoire (semaines→mois) des expositions ; prudence (contaminations, protocole de lavage, variabilité inter-labos).
Ces distinctions entre compartiments sont largement documentées : le plasma/sérum reflète les apports récents et la réponse de phase aiguë, tandis que les érythrocytes traduisent un statut intégré sur 12 à 16 semaines (Ashton et al., 2009 ; Oakes et al., 2008 ; Rodic et al., 2022). Les cheveux, eux, gardent la trace des expositions prolongées mais doivent être interprétés avec prudence (Knez et al., 2023).
Sortons définitivement du piège du sérique
En biologie, le sérique/plasma est un marqueur d’exposition et d’inflammation, pas de réserves. Pour le zinc, le sélénium et le cuivre, l’érythrocytaire offre la lecture la plus fidèle du statut cellulaire et du suivi (contrôle à 3–4 mois). Cessons d’ériger des “valeurs santé” sériques en norme de statut : elles entretiennent la confusion. Exigeons les dosages érythrocytaires pour orienter les supplémentations selon les besoins physiologiques réels, et non selon des chiffres trompeurs.
[1] Jung S, Kim MK, Choi BY (2015) The Relationship between Zinc Status and Inflammatory Marker Levels in Rural Korean Adults Aged 40 and Older. PLoS ONE 10(6): e0130016. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0130016
[2] Ashton K, Hooper L, Harvey LJ, Hurst R, Casgrain A, Fairweather-Tait SJ. Methods of assessment of selenium status in humans: a systematic review. Am J Clin Nutr. 2009 Jun;89(6):2025S-2039S. doi: 10.3945/ajcn.2009.27230F. Epub 2009 May 6. PMID: 19420095.
[3] Catchpole A, Maguire D, Wadsworth JM, McMillan DC, Sheerins O, Blyth M, Shaw A, Jones B, Drury C, Talwar D. The effect of acute and chronic inflammatory response on plasma and erythrocyte selenium concentrations: Implications for assessing selenium nutritional status. Nutrients Translational Research (NUTOS). 2024;6:12-23. doi:10.1016/j.nutos.2023.12.001
[4] Lopez MJ, Royer A, Shah NJ. Biochemistry, Ceruloplasmin. 2023 Feb 24. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2025 Jan–. PMID: 32119309.
[5] Oakes EJ, Lyon TD, Duncan A, Gray A, Talwar D, O’Reilly DS. Acute inflammatory response does not affect erythrocyte concentrations of copper, zinc and selenium. Clin Nutr. 2008 Feb;27(1):115-20. doi: 10.1016/j.clnu.2007.10.003. Epub 2007 Nov 26. PMID: 18037540.
[6] Rodic S, McCudden C, van Walraven C. Relationship between Plasma Zinc and Red Blood Cell Zinc Levels in Hospitalized Patients. J Appl Lab Med. 2022 Oct 29;7(6):1412-1423. doi: 10.1093/jalm/jfac079. PMID: 36172957.
[7] de Almeida CB, Leite HP, Lopes Junior E, Konstantyner T, Franco MDCP. Erythrocyte and plasma selenium in children with acute inflammatory response. J Trace Elem Med Biol. 2022 Dec;74:127068. doi: 10.1016/j.jtemb.2022.127068. Epub 2022 Sep 13. PMID: 36162157.
[8] Stefanowicz FA, Talwar D, O’Reilly DS, Dickinson N, Atkinson J, Hursthouse AS, Rankin J, Duncan A. Erythrocyte selenium concentration as a marker of selenium status. Clin Nutr. 2013 Oct;32(5):837-42. doi: 10.1016/j.clnu.2013.01.005. Epub 2013 Jan 16. PMID: 23391458.
[9] Knez M, Boy E. Existing knowledge on Zn status biomarkers (1963-2021) with a particular focus on FADS1 and FADS2 diagnostic performance and recommendations for further research. Front Nutr. 2023 Jan 12;9:1057156. doi: 10.3389/fnut.2022.1057156. PMID: 36712514; PMCID: PMC9878572.