
Zinc, Sélénium, Cuivre : pourquoi vos prises de sang peuvent mentir
Un dosage biologique ne « ment » pas : il mesure un compartiment donné, à un moment donné. Le problème commence lorsqu’on transforme une concentration circulante en reflet direct des réserves tissulaires. Pour le zinc, le sélénium et le cuivre, cette extrapolation est particulièrement délicate, notamment en présence d’une inflammation.
Les données publiées depuis la première version de cet article obligent toutefois à nuancer une idée qui peut sembler intuitive : le compartiment érythrocytaire n’est pas automatiquement un meilleur reflet des stocks corporels. Sa stabilité face à certaines variations aiguës peut être intéressante, mais sa valeur dépend de l’élément considéré. Pour le zinc et le cuivre, les données ne permettent pas aujourd’hui de le considérer comme un « gold standard » du statut nutritionnel. Pour le sélénium, son intérêt est mieux documenté, notamment lorsque l’inflammation complique l’interprétation du plasma.
Le vrai problème : confondre concentration circulante et réserves corporelles
Une concentration plasmatique ou sérique peut varier rapidement sous l’effet de la réponse inflammatoire, des protéines de transport, des hormones ou de redistributions entre compartiments. Cela ne signifie pas que les dosages sériques soient inutiles ; cela signifie qu’ils doivent être interprétés pour ce qu’ils mesurent réellement.
En situation inflammatoire, le zinc et le sélénium plasmatiques diminuent fréquemment, tandis que le cuivre sérique peut augmenter parallèlement à la céruloplasmine, protéine de phase aiguë. Une valeur basse de zinc ou de sélénium ne prouve donc pas, à elle seule, une diminution équivalente des réserves corporelles ; de même, un cuivre sérique élevé ne suffit pas à conclure à une surcharge tissulaire.
Oakes et al. l’avaient bien montré après chirurgie : le zinc et le sélénium plasmatiques chutaient nettement tandis que le cuivre plasmatique augmentait, alors que les concentrations érythrocytaires des trois éléments restaient beaucoup plus stables. Cette étude démontre surtout l’effet majeur de la réponse inflammatoire sur le compartiment plasmatique ; elle ne démontre pas que l’érythrocyte constitue, pour chacun de ces éléments, une mesure directe des stocks corporels.[5]
Zinc : le plasma est imparfait, mais l’érythrocytaire n’est pas son remplacement validé
Le zinc plasmatique ou sérique reste le biomarqueur le plus utilisé et le mieux documenté du statut en zinc. Le groupe BOND consacré au zinc le retient, avec les apports alimentaires et la croissance chez l’enfant, parmi les indicateurs utilisables, tout en rappelant ses nombreuses limites : variabilité interindividuelle, influence des repas, de l’heure de prélèvement, de l’inflammation, de certains médicaments et des hormones.[1]
La méta-analyse actualisée de Ceballos-Rasgado et al., publiée dans Nutrition Reviews en 2025, confirme que le zinc plasmatique ou sérique répond aux modifications des apports chez des sujets sains. Elle confirme également la difficulté persistante à disposer d’un biomarqueur unique capable de refléter de façon fiable le statut corporel en zinc dans toutes les situations cliniques. Les biomarqueurs alternatifs étudiés ne disposent pas, à ce jour, d’un niveau de validation suffisant pour remplacer systématiquement le plasma ou le sérum.[2]
La revue de Frost, Shipman et Shipman, publiée en 2026 dans le Journal of Applied Laboratory Medicine, renforce cette prudence. Une concentration plasmatique basse peut correspondre à une véritable carence, mais également être abaissée par l’inflammation, l’hypoalbuminémie, certains médicaments ou d’autres circonstances cliniques. Les auteurs insistent donc sur la nécessité d’interpréter le résultat dans son contexte plutôt que d’assimiler automatiquement hypozincémie et déficit des réserves.[3]
Les études de Jung et al. montrent également une relation inverse entre zinc sérique et certains marqueurs inflammatoires.[4] Rodic et al., chez 252 patients hospitalisés, retrouvaient une forte discordance entre zinc plasmatique et érythrocytaire : 63 % des patients avaient un zinc plasmatique inférieur à l’intervalle de référence contre 10 % seulement pour le zinc érythrocytaire, sans corrélation significative entre les deux compartiments.[6] Cette observation est importante, mais elle montre une différence de comportement entre compartiments ; elle ne valide pas le zinc érythrocytaire comme mesure directe des stocks tissulaires.
La conclusion actuelle est donc plus nuancée : le zinc plasmatique est sensible aux redistributions inflammatoires et ne doit pas être interprété isolément, mais les données disponibles ne permettent pas de considérer le zinc érythrocytaire comme un marqueur supérieur et universel du statut en zinc.
Sélénium : l’érythrocytaire apporte une information plus robuste en contexte inflammatoire
La situation est différente pour le sélénium. La revue systématique d’Ashton et al. avait montré que plusieurs biomarqueurs, notamment le sélénium plasmatique, sanguin total et érythrocytaire, répondent aux modifications des apports, chacun renseignant sur des temporalités et des compartiments différents.[7]
Les données récentes sont particulièrement intéressantes en situation inflammatoire. Catchpole et al. ont montré en 2024 que le sélénium plasmatique diminuait nettement au cours d’une réponse inflammatoire aiguë et chronique, alors que le sélénium érythrocytaire restait beaucoup plus stable.[8] Des résultats comparables ont été observés chez l’enfant présentant une réponse inflammatoire aiguë.[9]
Stefanowicz et al. avaient déjà proposé la concentration érythrocytaire en sélénium comme marqueur complémentaire du statut, notamment sur une temporalité plus longue.[10] Ici, l’intérêt du compartiment érythrocytaire est donc mieux étayé que pour le zinc. Cela ne signifie toujours pas qu’il mesure directement l’ensemble des réserves tissulaires, mais il peut apporter une information complémentaire lorsque l’inflammation rend le plasma difficile à interpréter.
Cuivre : le contexte de la céruloplasmine est essentiel
Le cuivre sérique est étroitement lié à la céruloplasmine. Une inflammation, une grossesse ou une exposition aux œstrogènes peuvent augmenter la céruloplasmine et, avec elle, le cuivre sérique. Une valeur élevée ne peut donc pas être assimilée automatiquement à une surcharge tissulaire.
À l’inverse, il serait également excessif de conclure que le cuivre érythrocytaire constitue un meilleur marqueur systématique. La revue systématique de Harvey et al. sur les biomarqueurs du statut en cuivre indiquait que le cuivre sérique peut refléter des modifications du statut, notamment en situation de déplétion, tandis que les données disponibles étaient insuffisantes pour tirer des conclusions fermes sur le cuivre érythrocytaire.[11]
Le cuivre est donc un autre exemple où la question pertinente n’est pas « sérique ou érythrocytaire ? », mais « que signifie la valeur obtenue dans ce contexte précis ? ». L’interprétation gagne à intégrer la céruloplasmine, le contexte inflammatoire et hormonal et, selon la situation clinique, les autres éléments du bilan.
Les valeurs de référence ne sont pas des mesures directes du statut cellulaire
Une autre confusion fréquente consiste à transformer un intervalle de référence en mesure du « statut optimal » des tissus. Un intervalle de référence décrit une distribution dans une population selon une méthode donnée ; il ne démontre pas nécessairement qu’une valeur située en son centre correspond à des réserves optimales, ni qu’une valeur basse mais encore dans l’intervalle traduit une carence intracellulaire.
Cette prudence est particulièrement importante pour le zinc. Une valeur plasmatique normale n’exclut pas toutes les situations d’insuffisance, mais l’inverse est également vrai : une valeur basse en contexte inflammatoire ne prouve pas une déplétion corporelle. Il faut donc éviter deux raccourcis symétriques : « sérique normal = réserves normales » et « sérique bas = carence tissulaire certaine ».
Les « valeurs santé » ou « valeurs optimales » proposées en dehors de seuils validés sur des résultats cliniques doivent, pour la même raison, être considérées avec prudence.
Les autres matrices ne résolvent pas automatiquement le problème
Changer de compartiment ne suffit pas à créer un meilleur biomarqueur. La méta-analyse 2025 sur le zinc montre que l’excrétion urinaire répond aux variations des apports, mais cela ne transforme pas l’urine en mesure des réserves corporelles. Les concentrations capillaires ou unguéales restent, elles aussi, d’interprétation incertaine et ne disposent pas d’une validation suffisante pour être utilisées comme substituts de routine au plasma ou au sérum.[2]
Le principe général reste donc le même : chaque matrice répond à une question différente. La pertinence d’un dosage dépend de l’élément, du contexte clinique et de l’interprétation que l’on souhaite en tirer.
Encadré technique : que mesure réellement chaque compartiment ?
Plasma / sérum. Il s’agit du compartiment circulant. Pour le zinc et le sélénium, les concentrations peuvent diminuer au cours de la réponse inflammatoire sans refléter nécessairement une baisse parallèle des réserves corporelles. Pour le cuivre, l’augmentation de la céruloplasmine peut au contraire entraîner une hausse du cuivre sérique.
Érythrocytes. Ils constituent un compartiment cellulaire plus stable face à certaines variations aiguës, mais cette stabilité ne signifie pas qu’ils représentent directement les stocks de l’organisme. L’intérêt est mieux établi pour le sélénium en contexte inflammatoire. Pour le zinc et le cuivre, les données restent insuffisantes pour en faire un marqueur de référence.
Urines. Elles renseignent surtout sur l’excrétion et, selon l’élément, sur des variations d’apports ou d’exposition. Elles ne constituent pas une mesure directe des réserves corporelles.
Cheveux et ongles. Ils peuvent renseigner sur certaines expositions prolongées, mais leur interprétation nutritionnelle est limitée par la contamination externe, la variabilité des méthodes et l’absence de seuils cliniques suffisamment validés.
La question pertinente n’est donc pas de rechercher « le meilleur compartiment » en général, mais de savoir quelle information chaque matrice apporte pour l’élément considéré et quelle conclusion clinique peut réellement en être tirée.
En pratique
Zinc. Le plasma ou le sérum restent les mesures les mieux documentées. Un zinc bas doit toutefois être interprété avec le contexte inflammatoire, notamment la CRP, mais également avec l’albumine, les apports et la clinique. En présence d’une inflammation significative, une hypozincémie ne suffit pas à diagnostiquer une déplétion corporelle. Le zinc érythrocytaire peut apporter une information complémentaire, mais il ne doit pas être utilisé comme « preuve » d’un déficit intracellulaire.
Sélénium. Le plasma reste utile, mais une valeur basse en contexte inflammatoire doit être interprétée avec prudence. Le sélénium érythrocytaire peut alors constituer un complément intéressant, car il est nettement moins influencé par la réponse inflammatoire aiguë.
Cuivre. Une valeur sérique élevée doit être interprétée avec la céruloplasmine et le contexte inflammatoire, hormonal ou gestationnel. Une élévation parallèle du cuivre et de la céruloplasmine ne signifie pas à elle seule une surcharge tissulaire. Les données ne justifient pas de remplacer systématiquement le cuivre sérique par le cuivre érythrocytaire.
Supplémentation. Une décision ne devrait pas reposer sur un chiffre isolé ni sur une « valeur optimale » non validée. Elle doit intégrer la clinique, les apports, les facteurs de risque, l’état inflammatoire et la qualité du biomarqueur utilisé.
Sortir du piège du biomarqueur unique
Le message n’est donc plus de remplacer systématiquement le sérique par l’érythrocytaire. Les données actuelles conduisent à une conclusion plus intéressante : aucun compartiment ne donne à lui seul « la vérité » sur les réserves corporelles.
Le zinc plasmatique est le biomarqueur le mieux documenté mais il est vulnérable à l’inflammation et ne reflète pas directement les stocks. Le zinc érythrocytaire est plus stable dans certaines situations aiguës mais n’est pas validé comme marqueur supérieur du statut. Pour le sélénium, le compartiment érythrocytaire a une place complémentaire mieux établie, notamment en contexte inflammatoire. Pour le cuivre, le sérique et la céruloplasmine gardent une place importante, tandis que les données sur le cuivre érythrocytaire restent insuffisantes.
En biologie fonctionnelle comme ailleurs, l’enjeu n’est donc pas de multiplier les dosages ni de privilégier par principe un compartiment : il est de comprendre ce que chaque résultat permet réellement d’affirmer, et ce qu’il ne permet pas d’affirmer.
[1] King JC, Brown KH, Gibson RS, et al. Biomarkers of Nutrition for Development (BOND)-Zinc Review. J Nutr. 2016;146(4):858S-885S. doi:10.3945/jn.115.220079. PMID: 26962190.
[2] Ceballos-Rasgado M, Brazier AKM, Gupta S, et al. Methods of Assessment of Zinc Status in Humans: An Updated Review and Meta-analysis. Nutr Rev. 2025;83(3):e778-e800. doi:10.1093/nutrit/nuae072. PMID: 38917458.
[3] Frost B, Shipman AR, Shipman KE. Investigative Algorithms for Disorders Affecting Plasma Zinc Concentrations: A Narrative Review. J Appl Lab Med. 2026;11(2):368-378. doi:10.1093/jalm/jfaf170. PMID: 41263822.
[4] Jung S, Kim MK, Choi BY. The Relationship between Zinc Status and Inflammatory Marker Levels in Rural Korean Adults Aged 40 and Older. PLoS One. 2015;10(6):e0130016. doi:10.1371/journal.pone.0130016.
[5] Oakes EJC, Lyon TDB, Duncan A, Gray A, Talwar D, O’Reilly DSJ. Acute inflammatory response does not affect erythrocyte concentrations of copper, zinc and selenium. Clin Nutr. 2008;27(1):115-120. doi:10.1016/j.clnu.2007.10.003. PMID: 18037540.
[6] Rodic S, McCudden C, van Walraven C. Relationship between Plasma Zinc and Red Blood Cell Zinc Levels in Hospitalized Patients. J Appl Lab Med. 2022;7(6):1412-1423. doi:10.1093/jalm/jfac079. PMID: 36172957.
[7] Ashton K, Hooper L, Harvey LJ, Hurst R, Casgrain A, Fairweather-Tait SJ. Methods of assessment of selenium status in humans: a systematic review. Am J Clin Nutr. 2009;89(6):2025S-2039S. doi:10.3945/ajcn.2009.27230F. PMID: 19420095.
[8] Catchpole A, Maguire D, Wadsworth JM, et al. The effect of acute and chronic inflammatory response on plasma and erythrocyte selenium concentrations: implications for assessing selenium nutritional status. Clin Nutr Open Sci. 2024;53:25-34. doi:10.1016/j.nutos.2023.12.001.
[9] de Almeida CB, Leite HP, Lopes Junior E, Konstantyner T, Franco MDCP. Erythrocyte and plasma selenium in children with acute inflammatory response. J Trace Elem Med Biol. 2022;74:127068. doi:10.1016/j.jtemb.2022.127068. PMID: 36162157.
[10] Stefanowicz FA, Talwar D, O’Reilly DS, et al. Erythrocyte selenium concentration as a marker of selenium status. Clin Nutr. 2013;32(5):837-842. doi:10.1016/j.clnu.2013.01.005. PMID: 23391458.
[11] Harvey LJ, Ashton K, Hooper L, Casgrain A, Fairweather-Tait SJ. Methods of assessment of copper status in humans: a systematic review. Am J Clin Nutr. 2009;89(6):2009S-2024S. doi:10.3945/ajcn.2009.27230E. PMID: 19420093.