
Alcaloïdes pyrrolizidiniques : un cas concret qui montre que la phytothérapie doit se réévaluer
Pendant longtemps, certaines plantes ont été regardées comme inoffensives parce qu’elles étaient anciennes, populaires, « naturelles ». Les alcaloïdes pyrrolizidiniques obligent à sortir de cette naïveté. Ils rappellent une chose simple, mais dérangeante : une tradition n’est pas une preuve de sécurité (EMA, 2021)
Le problème ne concerne pas un détail marginal de la botanique. Les alcaloïdes pyrrolizidiniques 1,2-insaturés sont aujourd’hui clairement considérés comme les composés à surveiller, en raison de leur toxicité hépatique, de leur génotoxicité et de leur potentiel carcinogène. L’EMA l’écrit noir sur blanc pour les médicaments à base de plantes, et le BfR allemand tient le même langage pour l’exposition alimentaire. (EMA, 2021)
Ce qui change profondément aujourd’hui, ce n’est pas seulement la connaissance de ces molécules. C’est la manière de raisonner. On ne peut plus dire : « cette plante a toujours été utilisée, donc elle est sans danger ». Il faut désormais poser une autre question : quelle est l’exposition réelle aux PA toxiques ? C’est exactement ce que fait l’EMA lorsqu’elle retient un cadre de gestion du risque fondé sur une exposition orale maximale de 1,0 µg par jour pour les médicaments à base de plantes concernés.
Le tussilage est, à cet égard, une plante exemplaire. Longtemps présenté comme un pectoral traditionnel assez classique, il ne peut plus être lu aujourd’hui de la même manière. Une revue de référence rappelle d’ailleurs que, malgré son ancrage ancien dans les usages respiratoires, son évaluation moderne doit désormais intégrer pleinement la question des alcaloïdes pyrrolizidiniques, de la toxicité potentielle et du contrôle qualité de la matière première (Chen et al., 2021). La vraie question n’est donc plus seulement son intérêt sur la toux, mais la qualité analytique de la plante utilisée, sa teneur réelle en PA et la possibilité — ou non — de maîtriser cette exposition.
Le rapport EMA sur les Species pectorales est d’ailleurs très révélateur. Il montre que l’agence encadre des combinaisons traditionnelles pour soulager la toux et les symptômes du rhume, mais rappelle aussi que le tussilage figurait dans certaines compositions historiques avant d’en être retiré au début des années 1990. Autrement dit, même au sein de la tradition européenne, les choix ont évolué sous l’effet de la connaissance toxicologique.
La phytothérapie sérieuse ne consiste pas à répéter pieusement des usages anciens. Elle consiste à accepter que certaines plantes doivent être réévaluées, reclassées, parfois fortement restreintes, lorsque la toxicologie moderne change le regard qu’on porte sur elles.
Et cette question dépasse largement le seul tussilage. Les PA posent un problème plus large de qualité des filières, de contamination des matières premières, de contrôle des tisanes, des herbes séchées et des extraits. Le fait que l’Union européenne ait fixé des teneurs maximales pour les PA dans plusieurs catégories alimentaires montre bien qu’on n’est plus dans une inquiétude théorique, mais dans une logique de santé publique.
L’exemple de ces molécules est signifiant. Une plante ancienne n’est pas forcément une plante anodine. Une tisane n’est pas automatiquement douce parce qu’elle est végétale. Et une discipline qui refuse de corriger ses certitudes à la lumière des faits cesse d’être une médecine des plantes pour devenir une médecine des illusions.
Références
European Medicines Agency, Committee on Herbal Medicinal Products. Public statement on the use of herbal medicinal products containing toxic, unsaturated pyrrolizidine alkaloids (PAs) including recommendations regarding contamination of herbal medicinal products with PAs. EMA/HMPC/893108/2011 Rev. 1. 2021.
German Federal Institute for Risk Assessment (BfR). Updated risk assessment on levels of 1,2-unsaturated pyrrolizidine alkaloids (PAs) in foods. Opinion No. 26/2020. 2020.
Commission Regulation (EU) 2023/915 of 25 April 2023 on maximum levels for certain contaminants in food.
Chen S, Dong L, Quan H, Zhou X, Ma J, Xia W, Zhou H, Fu X. A review of the ethnobotanical value, phytochemistry, pharmacology, toxicity and quality control of Tussilago farfara L. (coltsfoot). J Ethnopharmacol. 2021 Mar 1;267:113478. doi:10.1016/j.jep.2020.113478.