
Monographie de l’Absinthe
Nom scientifique
Artemisia absinthium L.
Famille botanique
Asteraceae.
Autres noms communs
Grande absinthe, armoise absinthe, armoise amère, herbe sainte, herbe aux vers.
Habitat et répartition
Espèce originaire d’une vaste aire s’étendant de l’Europe à la Sibérie et à l’Himalaya occidental, ainsi que de l’Afrique du Nord. Elle a été introduite et naturalisée dans de nombreuses autres régions du monde, notamment en Amérique du Nord.
En Suisse et en France, l’absinthe se rencontre principalement dans les milieux ouverts et relativement secs : friches, terrains pierreux, lieux incultes et bords de chemins. En Suisse, elle est présente de l’étage collinéen à l’étage subalpin et affectionne particulièrement les situations chaudes et sèches.
Parties utilisées
Feuilles basales et sommités fleuries peu feuillées, séchées, entières ou fragmentées, ou mélange de ces organes (Absinthii herba).
Notes botaniques
Plante vivace généralement haute de 30 à 80 cm, l’absinthe forme des tiges dressées, ramifiées, grisâtres et tomenteuses, devenant ligneuses à la base. Ses feuilles sont profondément divisées et couvertes sur leurs deux faces d’un duvet gris argenté qui donne à l’ensemble de la plante son aspect caractéristique. Les feuilles inférieures sont pétiolées, tandis que les supérieures deviennent sessiles. Les petits capitules jaunâtres, dépourvus de fleurs ligulées, sont nombreux et réunis en panicules. La floraison a lieu principalement de juillet à août.
La confusion est notamment possible avec l’armoise commune (Artemisia vulgaris), dont les feuilles sont vert foncé sur la face supérieure et blanchâtres seulement sur leur face inférieure. Ses tiges sont souvent rougeâtres et ses capitules ovoïdes, contrairement aux capitules globuleux de l’absinthe.
L’armoise des frères Verlot (Artemisia verlotiorum Lamotte) possède également des feuilles vertes sur le dessus et blanchâtres en dessous. Elle se distingue notamment par ses longs stolons portant des rosettes persistantes, ses feuilles supérieures divisées en segments étroits et non dentés, son odeur fortement camphrée et sa floraison tardive, généralement de septembre à novembre.
L’armoise du Valais (Artemisia vallesiaca All.) présente une confusion plus délicate en raison de son feuillage également blanchâtre sur les deux faces. Généralement haute de 20 à 40 cm, elle possède des feuilles très finement découpées, à divisions d’environ 0,5 mm de largeur, contre 1 à 3 mm chez l’absinthe. Ses capitules, longs de 2 à 3 mm, sont nettement plus longs que larges et disposés en grappes ou panicules étroites, contrairement aux capitules globuleux de 3 à 4 mm de l’absinthe. Elle se rencontre notamment sur les coteaux secs du Valais central.
L’identification doit reposer sur plusieurs caractères concordants, notamment le feuillage, la forme des capitules et la période de floraison. L’odeur aromatique et la forte amertume ne constituent pas, à elles seules, des critères suffisants
Histoire et traditions
L’absinthe possède une histoire médicinale très ancienne. Des préparations attribuées à l’absinthe ou à des espèces proches sont déjà décrites dans le Papyrus Ebers, vers 1550 av. J.-C. Dans les médecines grecque et romaine, puis dans les traditions européennes, la plante acquiert surtout une réputation d’amer digestif et de vermifuge. D’autres usages lui ont également été attribués au cours des siècles, notamment contre les fièvres et les troubles menstruels ; ils relèvent de la tradition historique et ne préjugent pas de leur validation thérapeutique actuelle.
À partir de la fin du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle, son histoire se confond en partie avec celle de la boisson alcoolisée appelée absinthe, devenue la célèbre « fée verte ». Cette boisson occupe une place particulière dans l’histoire culturelle du Val-de-Travers et connaîtra une consommation considérable avant son interdiction dans plusieurs pays au début du XXe siècle.
L’« absinthisme », décrit chez certains grands consommateurs par des troubles neurologiques et psychiatriques, a longtemps été attribué à la thuyone contenue dans l’absinthe. Cette interprétation est aujourd’hui largement remise en question. L’analyse d’absinthes anciennes et de préparations reconstituées selon des recettes historiques indique des teneurs en thuyone généralement insuffisantes pour expliquer à elles seules ces manifestations. L’alcoolisme chronique paraît avoir joué un rôle majeur, la thuyone ayant probablement contribué peu ou pas au syndrome historique décrit (Lachenmeier et al., 2006).
À découvrir : la Maison de l’Absinthe à Môtiers, dans le Val-de-Travers, permet de replacer la plante dans son histoire médicinale, culturelle et régionale.
Principes actifs connus
L’absinthe se caractérise principalement par ses lactones sesquiterpéniques amères et par les constituants volatils de son huile essentielle.
- Lactones sesquiterpéniques amères : environ 0,15 à 0,4 %, principalement l’absinthine, constituant amer majeur, ainsi que l’anabsinthine, l’artabsine et la matricine. Ces composés contribuent à l’amertume particulièrement intense de la plante.
- Huile essentielle : environ 0,2 à 1,5 %. Sa composition varie fortement selon l’origine géographique, le chimiotype et la période de récolte. Selon les populations, les constituants dominants peuvent notamment être l’α-thuyone, la β-thuyone, le (Z)-époxyocimène, l’acétate de sabinyle ou l’acétate de chrysanthényle. Certaines populations sont riches en thuyone, tandis que d’autres en contiennent peu ou pas.
- Flavonoïdes : notamment rutine, isoquercitrine, quercétine et autres dérivés flavonoïdiques.
- Acides phénoliques : notamment acides chlorogénique, caféique, férulique, salicylique et autres dérivés phénoliques selon les populations et les extraits étudiés.
La composition chimique de l’absinthe varie selon le matériel végétal, son origine et les conditions de récolte (Bach et al., 2016 ; EMA/HMPC, 2017). Elle dépend également du procédé d’extraction : la thuyone, constituant volatil important sur le plan toxicologique, n’est pas extraite dans les mêmes proportions selon qu’il s’agit d’une préparation aqueuse, d’un extrait hydroalcoolique ou d’une huile essentielle (EMA/HMPC, 2017). Ces différentes préparations ne peuvent donc pas être considérées comme chimiquement équivalentes.
Propriétés pharmacologiques majeures
Sphère digestive et hépatobiliaire
- Activité amère et soutien de l’appétit (usage traditionnel ; plausibilité pharmacologique) : la forte amertume de l’absinthe, liée principalement à ses lactones sesquiterpéniques, constitue le fondement pharmacologique de son utilisation traditionnelle en cas de perte temporaire d’appétit (EMA/HMPC, 2017).
- Soutien des fonctions digestives (usage traditionnel) : l’absinthe est traditionnellement utilisée dans les troubles digestifs légers. Cet emploi est cohérent avec son caractère fortement amer (EMA/HMPC, 2017).
- Effet sur la sécrétion biliaire (données humaines anciennes et limitées) : plusieurs études anciennes ont observé une augmentation de certains paramètres de la sécrétion biliaire après administration de préparations d’Artemisia absinthium, notamment du volume sécrété et des quantités de bilirubine et de cholestérol. Les préparations étaient toutefois administrées directement par sonde duodénale, ce qui limite fortement l’extrapolation aux préparations médicinales usuelles (Baumann et al., 1975 ; EMA/HMPC, 2017).
- Activité gastroprotectrice (modèle animal) : un extrait aqueux des parties aériennes préparé à température ambiante a réduit les lésions gastriques induites par l’éthanol chez le rat, préservé le mucus de la muqueuse et diminué plusieurs marqueurs inflammatoires et oxydatifs. L’extrait aqueux préparé à chaud n’a pas montré le même effet protecteur dans ce modèle (Boeing et al., 2023).
Sphère respiratoire expérimentale
- Bronchodilatatrice et trachéorelaxante (in vitro et in vivo, extrait hydro-méthanolique à 70 % des tiges et des feuilles, trachée isolée de cobaye et bronchoconstriction provoquée par le carbachol chez le rongeur) : l’extrait a relâché les contractions trachéales induites par le carbachol et une forte concentration de potassium et a exercé un effet protecteur contre la bronchoconstriction provoquée expérimentalement. Les résultats suggèrent une association d’activité antimuscarinique et d’inhibition de l’entrée du calcium (Khan et Gilani, 2009).
- Relaxation du muscle lisse bronchique et antagonisme H1 (in vitro, extraits chloroformique et méthanolique de feuilles, trachée isolée de cobaye) : les extraits ont réduit les contractions du muscle lisse et présenté un antagonisme des récepteurs histaminiques H1. Le yomogin, lactone sesquiterpénique isolée de la fraction chloroformique, a montré un antagonisme compétitif des récepteurs H1 (Natividad et al., 2011).
Sphère inflammatoire et immunitaire
- Activité anti-inflammatoire et immunomodulatrice (données cliniques préliminaires et précliniques) : deux petits essais contrôlés chez des patients atteints de maladie de Crohn ont rapporté des résultats favorables avec de la poudre d’Artemisia absinthium. Omer et al. (2007) ont observé, avec 1,5 g/j pendant 10 semaines, une amélioration de l’activité clinique de la maladie et un effet d’épargne cortisonique. Krebs et al. (2010), avec 2,25 g/j pendant six semaines, ont observé une diminution du TNF-α sérique associée à une amélioration du score CDAI. Plus récemment, des extraits éthanoliques de feuilles et de fleurs ont montré chez le rat une activité anti-inflammatoire dose-dépendante associée à une modulation de NF-κB et de l’inflammasome NLRP3 (Țicolea et al., 2025).
- Activité immunomodulatrice (in vitro et données expérimentales) : un extrait éthanolique d’Artemisia absinthium a modulé la maturation et la fonction de cellules dendritiques murines, notamment l’expression de CD40 et la production de cytokines telles qu’IL-12, IFN-γ et IL-10 (Shahnazi et al., 2015). Des polysaccharides hydrosolubles isolés des parties aériennes ont également modulé une réponse immunitaire de type Th1 et la production de NO par les macrophages (Danilets et al., 2010).
- Activité antipyrétique (modèle animal) : un extrait hydroalcoolique d’Artemisia absinthium a réduit la température corporelle dans un modèle de fièvre induite par la levure de bière chez le rat (Bhat et al., 2024).
Activités antiparasitaires
- Activité anthelminthique (in vitro et modèles animaux) : différents extraits d’Artemisia absinthium ont montré une activité contre plusieurs helminthes. Chez le mouton, un extrait éthanolique a fortement réduit l’excrétion fécale des œufs de nématodes gastro-intestinaux (Tariq et al., 2009). Un extrait aqueux a montré une activité contre Hymenolepis nana in vitro et chez la souris (Beshay, 2018), tandis qu’un extrait méthanolique a diminué la charge larvaire de Trichinella spiralis chez le rat (Caner et al., 2008). Des résultats plus variables ont été observés contre Trichostrongylus spp., avec une activité larvicide in vitro mais sans réduction significative de l’excrétion des œufs chez la chèvre à la dose étudiée (Flores-Prado et al., 2025).
- Activité antiplasmodiale (in vitro et modèle animal) : un extrait éthanolique à 80 % d’Artemisia absinthium a montré une activité contre des souches sensibles et multirésistantes de Plasmodium falciparum. Chez la souris infectée par Plasmodium berghei, une dose de 200 mg/kg pendant quatre jours a réduit la parasitémie de 94,28 %. Aucune artémisinine n’a été détectée dans l’extrait étudié (Ramazani et al., 2010).
- Activité antileishmanienne (huile essentielle ; in vitro et modèles animaux) : différentes huiles essentielles d’Artemisia absinthium ont montré une activité contre plusieurs espèces de Leishmania, notamment L. aethiopica, L. donovani et L. amazonensis. Dans un modèle murin de leishmaniose cutanée, une huile essentielle administrée par voie intralésionnelle a également réduit la taille des lésions et la charge parasitaire (Tariku et al., 2011 ; Monzote et al., 2014).
Sphère oncologique
- Activité cytotoxique et antiproliférative (in vitro et modèles animaux) : une fraction enrichie en flavonoïdes d’Artemisia absinthium a inhibé la prolifération de cellules humaines de cancer du col HeLa et SiHa ; le cynaroside et l’astragaline ont notamment favorisé l’apoptose associée à une augmentation des espèces réactives de l’oxygène (He et al., 2023). Des extraits éthanoliques de feuilles et de fleurs ont également montré une activité antiproliférative sur plusieurs lignées humaines de cancer ovarien résistantes aux traitements, avec modulation de MDR1 et de PARP-1 (Țicolea et al., 2025). Une fraction issue d’un extrait éthanolique a enfin inhibé la croissance de cellules de cancer gastrique et colorectal et réduit la croissance tumorale dans un modèle murin de cancer colorectal CT26 (Li et al., 2025).
Sphère neurologique
- Neurotoxicité de la thuyone (données mécanistiques et animales) : l’α-thuyone interfère avec la neurotransmission GABAergique en agissant comme antagoniste non compétitif des canaux chlorure associés aux récepteurs GABA(_A). À exposition élevée, elle peut provoquer des convulsions dans les modèles animaux (Höld et al., 2000 ; Lachenmeier, 2010).
- Activité neuroprotectrice (préclinique) : des extraits d’Artemisia absinthium ont montré des effets neuroprotecteurs dans un modèle animal d’ischémie-reperfusion cérébrale (Bora et Sharma, 2010) et, in vitro, contre la toxicité induite par la 6-hydroxydopamine dans des cellules neuronales SH-SY5Y (Rashidi et al., 2021).
- Effets de type antidépresseur (huile essentielle ; modèle animal et in vitro) : l’huile essentielle d’Artemisia absinthium a amélioré plusieurs comportements altérés dans un modèle murin de stress chronique et protégé des cellules PC12 contre les effets de la corticostérone. Les données mécanistiques indiquent notamment une modulation des systèmes GABAergique et sérotoninergique (Liu et al., 2025).
- Activité anticholinestérasique (in vitro) : les extraits acétonique et éthanolique ainsi que l’huile essentielle d’Artemisia absinthium ont présenté des activités inhibitrices variables sur l’acétylcholinestérase et la butyrylcholinestérase, faibles dans certains essais anciens (Orhan et al., 2010). Une étude plus récente a confirmé une inhibition de ces deux enzymes par l’huile essentielle des feuilles (Khan et al., 2022).
- Effets sur la mémoire et l’apprentissage (modèle animal) : un extrait d’Artemisia absinthium a amélioré les performances de mémoire et d’apprentissage chez des rats présentant un déficit cognitif induit par la scopolamine. Ces effets étaient associés à une diminution du stress oxydatif cérébral et à une amélioration des défenses antioxydantes (Rahimi et al., 2023).
- Activité antinociceptive (modèle animal) : un extrait sec d’Artemisia absinthium appliqué localement a montré un effet antinociceptif chez la souris. L’implication de plusieurs systèmes de neurotransmission, notamment cholinergique, sérotoninergique, dopaminergique et opioïdergique, a été suggérée (Zeraati et al., 2014).
Activités antimicrobiennes et antivirales
- Activité antimicrobienne (in vitro) : des extraits d’Artemisia absinthium ont montré une activité antibactérienne et antifongique contre plusieurs microorganismes, notamment Staphylococcus aureus, Staphylococcus epidermidis, Bacillus cereus et Candida albicans. Plusieurs composés phénoliques pourraient contribuer à cette activité (Liu et al., 2023).
- Activité antivirale (in vitro) : différents extraits d’Artemisia absinthium ont montré une activité antivirale expérimentale. Un extrait aqueux des feuilles a notamment présenté une activité inhibitrice de la neuraminidase vis-à-vis d’une souche de virus influenza A (Osunsanmi et al., 2022).
Sphère hépatique
- Activité hépatoprotectrice (modèles animaux et données cliniques préliminaires) : différents extraits d’Artemisia absinthium ont réduit expérimentalement les lésions hépatiques induites par le paracétamol, le tétrachlorure de carbone ou une inflammation immunologique, avec amélioration des marqueurs biochimiques, inflammatoires et oxydatifs (Gilani et Janbaz, 1995 ; Amat et al., 2010). Chez 30 personnes présentant une consommation d’alcool et des enzymes hépatiques perturbées, un sirop traditionnel à base d’absinthe administré pendant 28 jours a également amélioré plusieurs paramètres hépatiques, avec une diminution significativement supérieure de l’ALT et des phosphatases alcalines par rapport au comparateur (Fatima et al., 2023).
- Activité antifibrotique hépatique (in vitro et modèle animal) : l’huile essentielle d’Artemisia absinthium a réduit plusieurs marqueurs de fibrogenèse dans des cellules stellaires hépatiques humaines (Barreto et al., 2024). Plus récemment, un extrait méthanolique à 400 mg/kg a atténué la fibrose hépatique induite par le CCl₄ chez la souris, avec diminution de l’accumulation de collagène et de plusieurs marqueurs profibrogènes et inflammatoires, notamment TGF-β, PDGF-D, COL1A1, COL3A1, α-SMA, TNF-α et IL-17 (Manzoor et al., 2026).
Sphère rénale
- Effet antiprotéinurique (étude clinique pilote non contrôlée) : chez 10 patients présentant une néphropathie à IgA avec protéinurie persistante, l’administration de 1,8 g/j d’une préparation d’Artemisia absinthium dépourvue de thuyone pendant six mois a fortement réduit le rapport protéinurie/créatininurie, tandis que la fonction rénale est restée stable. Une diminution modérée de la pression artérielle moyenne a également été observée (Krebs et al., 2010).
- Activité néphroprotectrice (in vitro et modèles animaux) : un extrait d’Artemisia absinthium a protégé des cellules tubulaires rénales contre la toxicité du cisplatine en réduisant le stress oxydatif et l’apoptose ; dans la partie animale de l’étude, c’est l’acide shikimique isolé de la plante qui a été évalué (Lee et al., 2020). Des extraits méthanolique et à l’acétate d’éthyle ont également montré des effets protecteurs dans un modèle de néphrotoxicité induite par le diclofénac chez le rat (Sagástegui-Guarniz et al., 2020).
Sphère métabolique et cardiovasculaire
- Activité hypoglycémiante (données cliniques préliminaires et précliniques) : chez des patients présentant un diabète de type 2, 1 g/j d’Artemisia absinthium pendant 40 jours a entraîné une diminution significative de la glycémie à jeun par rapport au groupe témoin (Hassan et al., 2018). Expérimentalement, l’extrait aqueux a inhibé l’α-amylase pancréatique et l’α-glucosidase intestinale et atténué l’hyperglycémie postprandiale dans des modèles chez le rat ; les résultats obtenus avec l’extrait à l’acétate d’éthyle étaient plus variables (Hbika et al., 2022).
- Activité antiathéroscléreuse et hypolipémiante (modèle animal et in vitro) : une fraction enrichie en terpénoïdes d’Artemisia absinthium a amélioré le profil lipidique et limité l’épaississement de la paroi aortique et l’accumulation lipidique hépatique dans un modèle d’athérosclérose chez le rat. Elle a également réduit la réponse inflammatoire de macrophages stimulés par le LPS, avec modulation de la voie JAK2/STAT3 (Yang et al., 2025).
Activité antioxydante
- Activité antioxydante (in vitro et modèles animaux) : différents extraits d’Artemisia absinthium ont montré une capacité à réduire plusieurs marqueurs du stress oxydatif. Dans un modèle d’ischémie-reperfusion cérébrale, un extrait méthanolique a notamment diminué la peroxydation lipidique et restauré les niveaux de glutathion et l’activité de la superoxyde dismutase (Bora et Sharma, 2010). Plus récemment, des extraits éthanoliques de feuilles et de fleurs ont montré une activité antioxydante in vitro et, chez le rat, une diminution du statut oxydatif total et de l’indice de stress oxydatif ainsi qu’une augmentation de la capacité antioxydante totale (Țicolea et al., 2025).
Usage externe et sphère cutanéo-articulaire
- Activité antalgique et fonctionnelle dans la gonarthrose (essai clinique contrôlé, usage externe) : chez 90 patients présentant une arthrose du genou, une pommade contenant 3 % d’un extrait d’Artemisia absinthium, appliquée trois fois par jour pendant quatre semaines, a réduit la douleur et amélioré la fonction physique évaluées par les scores EVA et WOMAC. L’effet sur la raideur articulaire n’était pas significatif. Les améliorations de la douleur et de la fonction étaient comparables à celles observées avec le gel de piroxicam dans cet essai (Basiri et al., 2017).
- Activité cicatrisante (modèle animal, usage externe) : une pommade contenant 10 % d’un extrait méthanolique des parties aériennes fleuries a accéléré la contraction de plaies cutanées chez le rat et favorisé la réépithélialisation et le dépôt de collagène (Boudjelal et al., 2020). Une activité antibactérienne locale contre Staphylococcus aureus a également été observée dans un modèle de plaie infectée (Moslemi et al., 2012).
- Effet sur l’hyperpigmentation cutanée (données cliniques préliminaires, usage externe) : une crème contenant 20 % d’extrait aqueux d’Artemisia absinthium a diminué certains paramètres de pigmentation périoculaire dans un essai randomisé en double aveugle contrôlé par placebo, avec notamment une différence significative du mélanin-index entre les groupes après traitement (Hamdi et al., 2023).
Autres données pharmacologiques
- Activité utérotonique (ex vivo) : un extrait aqueux de feuilles d’Artemisia absinthium a augmenté de manière dose-dépendante la fréquence, la durée et l’intensité des contractions de l’utérus isolé de rat. Aux concentrations les plus élevées, certains paramètres contractiles étaient comparables à ceux observés avec l’oxytocine (Osorio-Prudencio et al., 2022).
- Effet sur la croissance de certaines souches probiotiques (huile essentielle ; in vitro) : à faibles concentrations, l’huile essentielle d’Artemisia absinthium a favorisé la croissance de Lactobacillus rhamnosus et L. casei, tandis qu’aucun effet stimulant significatif n’a été observé sur Saccharomyces boulardii. À concentrations plus élevées, un effet inhibiteur pouvait apparaître (Polito et al., 2024).
Indications médicinales retenues
Les indications actuellement les mieux établies pour l’absinthe correspondent aux usages traditionnels reconnus par l’EMA :
- Perte temporaire d’appétit.
- Troubles dyspeptiques et gastro-intestinaux légers.
Ces deux indications reposent sur un usage traditionnel de longue date, et non sur un usage médical bien établi par des essais cliniques démontrant directement leur efficacité (EMA/HMPC, 2017).
Indications exploratoires ou émergentes
Sphère digestive et inflammatoire
- Maladie de Crohn : soutien anti-inflammatoire et amélioration de l’activité clinique de la maladie, avec effet d’épargne cortisonique observé dans deux petits essais contrôlés (Omer et al., 2007 ; Krebs et al., 2010).
Sphère hépatique
- Perturbation des enzymes hépatiques associée à une consommation d’alcool : amélioration de plusieurs paramètres biologiques hépatiques observée dans une petite étude clinique (Fatima et al., 2023).
- Fibrose hépatique : potentiel antifibrotique documenté dans des modèles cellulaires et animaux (Barreto et al., 2024 ; Manzoor et al., 2026).
Sphère métabolique
- Diabète de type 2 : potentiel hypoglycémiant, avec diminution de la glycémie à jeun observée dans un petit essai clinique (Hassan et al., 2018).
Sphère rénale
- Néphropathie à IgA avec protéinurie persistante : diminution importante de la protéinurie rapportée dans une étude pilote chez 10 patients, avec maintien d’une fonction rénale stable (Krebs et al., 2010).
Sphère ostéoarticulaire
- Gonarthrose, en usage externe : diminution de la douleur et amélioration de la fonction physique avec une pommade contenant 3 % d’extrait d’absinthe dans un essai clinique contrôlé (Basiri et al., 2017).
Sphère dermatologique
- Hyperpigmentation périoculaire, en usage externe : amélioration de certains paramètres de pigmentation avec une crème contenant 20 % d’extrait aqueux d’absinthe dans un essai clinique contrôlé (Hamdi et al., 2023).
- Cicatrisation cutanée : potentiel cicatrisant et antibactérien local observé dans des modèles animaux de plaies cutanées (Moslemi et al., 2012 ; Boudjelal et al., 2020).
Sphère antiparasitaire
- Helminthiases digestives : usage vermifuge traditionnel soutenu par plusieurs études in vitro et animales contre différents helminthes, notamment des nématodes gastro-intestinaux, Hymenolepis nana et Trichinella spiralis (Caner et al., 2008 ; Tariq et al., 2009 ; Beshay, 2018).
- Paludisme : potentiel antiplasmodial documenté in vitro contre Plasmodium falciparum et dans un modèle animal de Plasmodium berghei (Ramazani et al., 2010).
- Leishmanioses : potentiel antileishmanien de l’huile essentielle observé in vitro et dans des modèles animaux (Tariku et al., 2011 ; Monzote et al., 2014).
Sphère oncologique
- Recherche oncologique : potentiel antiprolifératif étudié sur différents modèles de cancers du col utérin, de l’ovaire, de l’estomac et du côlon, avec induction de l’apoptose et réduction de la croissance tumorale dans certains modèles animaux (He et al., 2023 ; Țicolea et al., 2025 ; Li et al., 2025).
Formes galéniques et posologies
Les posologies officielles suivantes concernent l’adulte et la personne âgée et correspondent aux préparations retenues par l’EMA pour les usages traditionnels.
Infusion
- 1 à 1,5 g de drogue sèche fragmentée dans 150 ml d’eau bouillante.
- Dose journalière totale : 2 à 3 g de drogue.
- En cas de perte temporaire d’appétit : prendre environ 30 minutes avant les repas.
- En cas de troubles dyspeptiques ou gastro-intestinaux légers : prendre après les repas.
(EMA/HMPC, 2017)
Poudre de plante
- 760 mg par prise.
- 3 prises par jour, soit 2,28 g/j.
Cette forme est retenue par l’EMA pour les troubles dyspeptiques et gastro-intestinaux légers.
Dans les études cliniques sur la maladie de Crohn, Omer et al. (2007) ont utilisé 1,5 g/j de poudre d’absinthe pendant 10 semaines et Krebs et al. (2010) 2,25 g/j pendant six semaines. Il s’agit de protocoles de recherche clinique et non de posologies officielles pour la maladie de Crohn.
Teinture
- Rapport drogue/extrait : 1:5.
- Solvant d’extraction : éthanol 70 % V/V.
- Dose équivalente à 1 g de drogue par prise.
- Dose journalière : équivalent de 3 g de drogue.
- Perte d’appétit : 30 minutes avant les repas.
- Troubles dyspeptiques : après les repas.
(EMA/HMPC, 2017)
Cette préparation officinale ne doit pas être assimilée à une teinture-mère préparée selon un autre rapport drogue/solvant.
Suc exprimé de plante fraîche
- Suc exprimé de plante fraîche : 1:0,5–0,9.
- 5 ml par prise.
- 10 ml par jour.
- Perte d’appétit : 30 minutes avant les repas.
- Troubles dyspeptiques : après les repas.
(EMA/HMPC, 2017)
Usage externe — données cliniques
Gonarthrose
- Pommade contenant 3 % d’extrait d’Artemisia absinthium : application 3 fois par jour pendant 4 semaines.
- Un liniment à 3 % a également été évalué selon la même fréquence et la même durée.
(Basiri et al., 2017)
Hyperpigmentation périoculaire
- Crème contenant 20 % d’extrait aqueux : application 2 fois par jour pendant 60 jours.
(Hamdi et al., 2023)
Ces préparations externes correspondent aux formulations utilisées dans les essais cliniques et non à des préparations officinales standardisées.
L’huile essentielle ne fait pas partie des formes médicinales orales retenues par la monographie EMA. Compte tenu de la concentration des constituants volatils et de la variabilité de la teneur en thuyone, aucune posologie d’huile essentielle n’est proposée ici.
Sécurité et précautions d’emploi
Contre-indications
L’EMA contre-indique les préparations d’absinthe dans les situations suivantes :
- hypersensibilité à Artemisia absinthium ou à d’autres plantes de la famille des Asteraceae ;
- obstruction des voies biliaires ;
- cholangite ;
- maladie hépatique.
(EMA/HMPC, 2017)
Précautions d’emploi et populations particulières
- Lithiase biliaire et autres affections biliaires : demander un avis médical avant l’utilisation.
- Enfants et adolescents de moins de 18 ans : utilisation non recommandée en raison de l’insuffisance des données.
- Grossesse : utilisation non recommandée. Chez le rat, un extrait éthanolique sec d’Artemisia absinthium a réduit le nombre de sites d’implantation et le nombre de petits nés. Une activité utérotonique est également documentée expérimentalement (EMA/HMPC, 2017 ; Osorio-Prudencio et al., 2022).
- Allaitement : utilisation non recommandée en l’absence de données suffisantes de sécurité.
- Teinture : la présence d’éthanol doit être prise en compte dans les situations où la consommation d’alcool doit être évitée ou limitée.
Thuyone et neurotoxicité
La thuyone est un constituant volatil dont la teneur varie fortement selon le chimiotype, la matière première et la préparation. Elle représente le principal point de vigilance toxicologique de l’absinthe.
L’α-thuyone interfère avec la neurotransmission GABAergique et peut provoquer des convulsions à exposition élevée dans les modèles expérimentaux (Höld et al., 2000). L’EMA recommande de privilégier les chimiotypes pauvres en thuyone et fixe, pour les préparations médicinales concernées, une limite d’exposition quotidienne de 6 mg de thuyone par personne (EMA/HMPC, 2012 ; EMA/HMPC, 2017).
Chez une personne présentant une épilepsie ou des antécédents convulsifs, l’utilisation de préparations susceptibles d’apporter des quantités significatives de thuyone doit être évitée. Il s’agit d’une précaution toxicologique ; l’épilepsie n’est pas répertoriée par l’EMA parmi les contre-indications formelles de la drogue végétale.
L’huile essentielle concentre les constituants volatils et sa teneur en thuyone peut être importante selon le chimiotype. Elle ne doit pas être assimilée aux préparations traditionnelles couvertes par la monographie EMA.
Effets indésirables et surdosage
Pour les préparations et les conditions d’utilisation couvertes par la monographie EMA, aucun effet indésirable n’est actuellement identifié comme connu et aucun cas de surdosage n’est rapporté.
Des intoxications neurologiques sévères, avec notamment des convulsions, ont cependant été décrites après exposition importante à la thuyone ou ingestion d’huile essentielle. Ces situations ne correspondent pas à l’usage traditionnel aux doses recommandées.
Interactions médicamenteuses
Aucune interaction médicamenteuse cliniquement établie n’est rapportée dans les monographies EMA et ESCOP pour les préparations médicinales d’Artemisia absinthium (EMA/HMPC, 2017 ; ESCOP, 2026).
Un cas isolé d’hémorragie digestive accompagnée d’une élévation très importante de l’INR a néanmoins été rapporté chez une patiente traitée par warfarine et consommant de l’absinthe. La préparation utilisée était insuffisamment caractérisée et ce signal repose sur un seul cas clinique (Açıkgöz et Açıkgöz, 2013). Une prudence particulière paraît donc justifiée chez les personnes traitées par antivitamines K.
L’EMA évoque également une interaction théorique entre la thuyone et les médicaments agissant sur les récepteurs GABA, mais aucun effet clinique de ce type n’a été rapporté.
Allergies
Le pollen d’Artemisia absinthium possède un potentiel allergénique respiratoire. Dans un modèle murin d’asthme allergique, il a induit une réponse IgE, une hyperréactivité bronchique et une inflammation pulmonaire, avec une implication notamment d’allergènes apparentés à Art v 1 (Akhtemova et al., 2025).
Ces données concernent toutefois l’exposition au pollen et ne permettent pas d’extrapoler directement le risque aux préparations médicinales de feuilles et de sommités fleuries.
Durée d’utilisation
Si les symptômes persistent au-delà de 2 semaines pendant l’utilisation de l’absinthe, consulter un médecin ou un professionnel de santé qualifié.
Cette recommandation ne signifie pas que deux semaines constituent une durée maximale absolue d’utilisation ; elle fixe le délai au-delà duquel la persistance des symptômes nécessite une évaluation.
(EMA/HMPC, 2017)
Cueillette écoresponsable
- Période de récolte : récolter les feuilles et les sommités fleuries au début de la floraison, généralement entre juillet et août.
- Parties prélevées : couper uniquement les parties aériennes utiles, sans arracher la souche ni les racines. L’absinthe étant vivace et ligneuse à la base, cette méthode permet sa repousse.
- Sur une même station, ne récolter qu’une partie des plantes et laisser suffisamment de tiges fleuries pour permettre la reproduction et maintenir les ressources disponibles pour les insectes.
- Privilégier les populations bien établies et éviter les stations ne comportant que quelques individus isolés.
- Éviter les bords de routes très fréquentées, les friches industrielles, les sols potentiellement contaminés et les zones soumises aux traitements agricoles.
- Faire sécher rapidement les parties récoltées en couches minces, dans un endroit sec, bien ventilé et à l’abri de la lumière.
En Suisse, Artemisia absinthium est actuellement considérée comme non menacée (LC). En France comme en Suisse, les réglementations locales et celles applicables aux espaces protégés doivent néanmoins toujours être respectées (InfoFlora, 2026).
Ma vision
L’absinthe est probablement l’une des plantes qui illustre le mieux la frontière entre remède et toxique. Son amertume est presque immédiate, franche, sans compromis. Elle rappelle que certaines plantes médicinales ne sont pas faites pour être consommées comme de simples tisanes de plaisir : elles ont une fonction, une dose et un contexte d’utilisation.
Dans une phytothérapie familiale, je la vois avant tout comme une plante de la digestion ralentie, du manque d’appétit et de cette sensation d’estomac qui ne « démarre » plus. Quelques prises bien choisies peuvent alors suffire ; inutile d’en faire une plante de fond ou de multiplier les cures.
Son histoire de vermifuge mérite également d’être conservée. La recherche expérimentale retrouve aujourd’hui une activité contre plusieurs parasites, ce qui donne une résonance intéressante à cet usage ancien, même si les données cliniques restent insuffisantes pour en faire une indication thérapeutique validée.
L’absinthe possède aussi une pharmacologie beaucoup plus large que son image traditionnelle d’amer digestif : inflammation, métabolisme, foie, système nerveux, parasites ou encore prolifération cellulaire font aujourd’hui l’objet de recherches. Les petits essais réalisés dans la maladie de Crohn sont particulièrement intéressants et montrent combien une plante ancienne peut encore ouvrir des pistes nouvelles.
Mais l’absinthe impose une règle simple : respecter sa chimie. La présence variable de thuyone selon les populations et les préparations interdit d’assimiler une infusion, une teinture et une huile essentielle. C’est une plante qui oblige à comprendre la galénique avant de parler de dosage.
Enfin, elle reste indissociable du Val-de-Travers, où son histoire médicinale, culturelle et économique se mêle à celle de la « fée verte ». Aller à sa rencontre dans cette région permet de comprendre qu’une plante médicinale n’est jamais seulement une somme de molécules : elle est aussi une histoire, un territoire et une relation entre l’être humain et le végétal.
Reconnaissances officielles et pharmacopéiques
Pharmacopée Européenne
L’absinthe fait l’objet d’une monographie spécifique sous le nom Absinthii herba (Ph. Eur., monographie 1380).
La Pharmacopée Européenne définit la drogue médicinale et fixe ses critères d’identité, de qualité et de contrôle. Elle concerne les feuilles basales et les sommités fleuries légèrement feuillées, séchées, entières ou fragmentées, d’Artemisia absinthium L.
Cette monographie pharmacopéique constitue la référence de qualité de la matière première utilisée dans les préparations médicinales d’absinthe.
EMA/HMPC
L’Agence européenne des médicaments reconnaît l’usage traditionnel d’Artemisia absinthium chez l’adulte pour :
- la perte temporaire d’appétit ;
- les troubles dyspeptiques et gastro-intestinaux légers.
Ces usages sont classés comme traditionnels, sur la base de leur ancienneté d’utilisation et de leur plausibilité, et non comme usages médicaux bien établis par des essais cliniques.
(EMA/HMPC, 2017)
Commission E
La Commission E allemande a retenu :
- la perte d’appétit ;
- les troubles dyspeptiques ;
- la dyskinésie des voies biliaires.
Cette dernière indication n’est pas reprise comme indication autonome dans la monographie EMA actuelle.
ESCOP
L’ESCOP retient principalement :
- la perte d’appétit, notamment au cours de la convalescence ;
- les troubles dyspeptiques.
Autres références pharmacopéiques
La teinture d’absinthe (Absinthii tinctura) est également décrite dans le Deutscher Arzneimittel-Codex (DAC), qui en précise les exigences de qualité.
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