
Vitamine B6 élevée : excès d’apport ou défaut de métabolisation ?
Je rencontre régulièrement des dosages de vitamine B6 élevés. L’interprétation est souvent immédiate : le patient prend probablement trop de vitamine B6.
Cette hypothèse doit évidemment être vérifiée en premier. La vitamine B6 est présente dans de nombreux complexes multivitaminés, préparations de magnésium, produits destinés au stress, à l’énergie ou au système nerveux, parfois à des doses très supérieures aux besoins nutritionnels. Le cumul de plusieurs produits peut facilement passer inaperçu. La question n’est pas anodine : la neuropathie périphérique liée à l’exposition chronique à la vitamine B6 est suffisamment documentée pour que l’EFSA ait fixé en 2023 une limite supérieure tolérable de 12 mg/j chez l’adulte, alimentation et supplémentation comprises (EFSA, 2023).
Mais cette première explication n’épuise pas le sujet.
Une concentration sanguine élevée ne signifie pas nécessairement que l’organisme dispose simplement de « trop » de cette vitamine. Elle peut aussi traduire une modification de son transport, de sa conversion enzymatique, de sa distribution ou de son élimination.
Dans le cas de la vitamine B6, une enzyme mérite une attention particulière : la phosphatase alcaline.
Que mesure réellement le laboratoire ?
« Vitamine B6 » ne désigne pas un analyte unique. La famille B6 comprend plusieurs vitamères : pyridoxine, pyridoxal, pyridoxamine et leurs formes phosphorylées, auxquels s’ajoute le 4-acide pyridoxique, principal métabolite terminal.
Le biomarqueur le plus couramment utilisé en clinique est le pyridoxal-5’-phosphate, ou PLP, principale forme coenzymatique circulante. Mais son taux plasmatique ne dépend pas uniquement des apports. Ueland et al. (2015) ont montré dans leur revue de référence que le PLP est notamment influencé par l’albumine, l’inflammation, la fonction rénale et l’activité des phosphatases alcalines.
Autrement dit, le PLP plasmatique ne constitue pas une simple mesure des « réserves » en vitamine B6. Avant d’interpréter une « B6 élevée », il faut donc savoir ce que le laboratoire a réellement dosé : PLP, pyridoxal, 4-acide pyridoxique ou éventuellement plusieurs vitamères.
Le raisonnement développé ici concerne principalement le PLP plasmatique.
Le lien biochimique entre PLP et phosphatase alcaline
La phosphatase alcaline tissulaire non spécifique, ou TNSALP, est codée par le gène ALPL. Elle est notamment exprimée dans l’os, le foie et le rein.
Le PLP fait partie de ses substrats physiologiques. Fedde et Whyte (1990) ont montré que la TNSALP possède une activité ectophosphatase vis-à-vis du pyridoxal-5’-phosphate et de la phosphoéthanolamine.
Le mécanisme peut être résumé simplement. Le PLP extracellulaire doit être déphosphorylé en pyridoxal avant de pouvoir traverser efficacement les membranes cellulaires. Cette déphosphorylation est notamment assurée par TNSALP. Une fois dans la cellule, le pyridoxal peut ensuite être retransformé en PLP.
PLP extracellulaire → TNSALP → pyridoxal → entrée cellulaire → rephosphorylation en PLP.
Lorsque l’activité de TNSALP est fortement diminuée, cette déphosphorylation devient moins efficace. Le PLP peut alors s’accumuler dans le compartiment extracellulaire et dans le plasma.
L’hypophosphatasie comme modèle physiopathologique
L’hypophosphatasie est une maladie liée à une diminution de l’activité de TNSALP, généralement secondaire à des variants pathogènes du gène ALPL.
Plusieurs substrats de l’enzyme peuvent alors s’accumuler, notamment le PLP, le pyrophosphate inorganique et la phosphoéthanolamine (Khan et al., 2024).
Les travaux de Whyte et al. (1988) sont particulièrement intéressants. Chez des enfants atteints de formes sévères d’hypophosphatasie, les auteurs ont retrouvé des concentrations plasmatiques extrêmement élevées de PLP alors que les concentrations tissulaires de vitamine B6 restaient relativement banales.
Cette observation montre qu’un PLP plasmatique élevé peut, dans certaines circonstances, traduire un défaut de transformation et de distribution plutôt qu’un excès intracellulaire de vitamine B6.
PAL basses + PLP élevé : attention au raccourci
Il serait cependant erroné de transformer cette relation physiologique en équation diagnostique : PAL basses + PLP élevé = hypophosphatasie.
Les recommandations internationales récentes considèrent d’abord comme nécessaire la présence de phosphatases alcalines durablement basses, interprétées selon l’âge et le sexe et après exclusion des causes secondaires (Khan et al., 2024).
Chez l’adulte, l’augmentation des substrats naturels de TNSALP, dont le PLP, constitue ensuite un critère majeur parmi d’autres. Les autres critères majeurs comprennent notamment certains variants pathogènes du gène ALPL, les fractures métatarsiennes récidivantes ou certaines pseudofractures caractéristiques. Des manifestations telles que douleurs musculosquelettiques chroniques, mauvaise consolidation fracturaire, chondrocalcinose ou perte dentaire précoce constituent des éléments complémentaires.
Le PLP est donc un marqueur utile dans un contexte précis, pas un diagnostic autonome.
Première hypothèse : la supplémentation
Avant d’envisager une maladie rare, il faut rechercher la cause la plus simple. La vitamine B6 peut être présente simultanément dans un complexe B, un magnésium, un multivitamines, un produit « stress », un complément destiné au système nerveux ou différentes boissons enrichies.
Les données de pharmacovigilance australiennes ont attiré l’attention sur ce problème. La Therapeutic Goods Administration a notamment rapporté des neuropathies chez des personnes prenant parfois plusieurs produits contenant de la vitamine B6 sans avoir conscience du cumul des doses (TGA, 2026).
L’EFSA a retenu la neuropathie périphérique comme effet critique d’une exposition chronique excessive à la vitamine B6 et fixé une limite supérieure de 12 mg/j chez l’adulte (EFSA, 2023). Cette limite ne constitue ni une dose recommandée ni une dose thérapeutique.
La pré-analytique compte également
Le PLP est sensible aux conditions de prélèvement et de conservation. Les recommandations des laboratoires spécialisés insistent notamment sur le prélèvement à jeun, la protection vis-à-vis de la lumière et une gestion rigoureuse de l’échantillon. Mayo Clinic Laboratories recommande également l’absence de multivitamines ou suppléments vitaminiques dans les 24 heures précédant le prélèvement.
Lorsqu’on explore spécifiquement une suspicion d’hypophosphatasie, les recommandations internationales sont plus strictes : Khan et al. (2024) proposent d’interrompre la pyridoxine pendant environ une semaine avant le dosage du PLP.
Toutes les phosphatases alcalines basses ne correspondent pas à une hypophosphatasie
Une PAL basse peut être transitoire et possède de nombreux diagnostics différentiels. Riancho (2023) rappelle notamment les médicaments, les états nutritionnels déficitaires, certaines carences vitaminiques ou minérales, des maladies endocriniennes et différentes situations pathologiques aiguës ou chroniques.
Les recommandations de Khan et al. (2024) mentionnent également l’hypothyroïdie, l’hypoparathyroïdie, l’hypercortisolisme, certaines maladies hématologiques, l’ostéodystrophie rénale adynamique, les déficits en zinc ou magnésium et certains traitements anti-résorptifs.
Une phosphatase alcaline basse isolée ne suffit donc pas. C’est sa persistance, confirmée sur plusieurs prélèvements et après exclusion des principales causes secondaires, qui devient informative.
Que montre l’étude de Hoff et al. ?
L’étude multicentrique de Hoff et al. (2025) apporte une dimension pratique intéressante. Les auteurs ont étudié des adultes présentant des phosphatases alcalines durablement basses et montrent que ces patients constituent une population très hétérogène.
L’un des enseignements importants de cette étude est moins la fréquence d’une maladie particulière que le fait que des phosphatases alcalines durablement basses sont encore souvent peu explorées.
Cette étude illustre parfaitement le problème : un PLP élevé peut constituer un signal intéressant, mais il ne dispense pas d’une analyse différentielle.
Albumine, inflammation et fonction rénale
Le PLP circulant est en grande partie lié à l’albumine. Ueland et al. (2015) rappellent que l’albumine constitue l’un des déterminants importants de sa concentration plasmatique. Une hypoalbuminémie peut donc contribuer à diminuer les concentrations de PLP et compliquer leur interprétation.
L’inflammation agit généralement dans le même sens : les données disponibles associent plutôt inflammation systémique et diminution du PLP circulant. Elle constitue donc un confondant important, mais explique plus volontiers un PLP bas qu’un PLP franchement élevé.
La fonction rénale intervient elle aussi, mais pas nécessairement de la même façon selon le métabolite mesuré. Coburn et al. (2002) ont montré que l’insuffisance rénale s’accompagne notamment d’une augmentation du 4-acide pyridoxique, principal métabolite terminal de la vitamine B6.
Phosphate et pyrophosphate ne doivent pas être confondus
Dans l’hypophosphatasie, le composé particulièrement important est le pyrophosphate inorganique, ou PPi. Le PPi est un substrat physiologique de TNSALP. Son accumulation inhibe la minéralisation et joue un rôle central dans la physiopathologie osseuse.
Le phosphate sérique classique est différent. Il peut être normal ou parfois augmenté, mais il ne constitue pas le marqueur central de l’hypophosphatasie.
PLP, PEA et PPi
Les trois substrats classiquement associés à TNSALP sont le PLP, la phosphoéthanolamine et le pyrophosphate inorganique.
Le PPi est probablement le plus directement impliqué dans le défaut de minéralisation, mais son dosage est techniquement complexe et peu accessible en pratique clinique courante. La phosphoéthanolamine, notamment urinaire, peut apporter une information complémentaire mais possède une sensibilité et une spécificité imparfaites.
Le PLP reste donc le substrat le plus facilement exploitable en pratique clinique.
PLP élevé ne signifie pas nécessairement toxicité neurologique
Une neuropathie liée à la vitamine B6 est avant tout une situation clinique associant une exposition compatible et des manifestations neurologiques, notamment paresthésies, brûlures, engourdissements ou anomalies sensitives.
La concentration plasmatique de PLP n’est pas un marqueur validé permettant à elle seule d’évaluer la sévérité d’une neurotoxicité. Une « B6 élevée » et une « intoxication à la B6 » sont donc deux concepts qu’il ne faut pas confondre.
Algorithme décisionnel devant une vitamine B6 / PLP élevée
DOSAGE DE « VITAMINE B6 » ÉLEVÉ
│
▼
1. QUEL ANALYTE A ÉTÉ MESURÉ ?
│
┌──────┴──────┐
│ │
PLP Autre vitamère /
4-acide pyridoxique
│ │
▼ ▼
Poursuivre Interprétation
l’algorithme spécifique
│
▼
2. EXPOSITION À LA B6 ?
Compléments B, Mg+B6, multivitamines,
produits « stress », énergie, sport…
│
┌───┴───┐
│ │
OUI NON
│ │
▼ │
Quantifier dose
totale + durée
│
▼
Suspendre les apports
non indispensables*
│
└───────┬───────────────
▼
3. RECONTRÔLER LE PLP DANS DE BONNES
CONDITIONS PRÉ-ANALYTIQUES
│
▼
PLP TOUJOURS ÉLEVÉ ?
┌─────┴─────┐
│ │
NON OUI
│ │
▼ ▼
Exposition / 4. PHOSPHATASES ALCALINES
pré-analytique │
probable │
┌─────┴─────┐
│ │
PAL NORMALES PAL BASSES
│ │
▼ ▼
TNSALP déficitaire 5. CONFIRMER
peu probable LA PERSISTANCE
│ │
▼ ▼
Rechercher autres PAL toujours
déterminants du PLP basses ?
│
┌────┴────┐
│ │
NON OUI
│ │
▼ ▼
Variation 6. RECHERCHER
transitoire LES CAUSES
SECONDAIRES
│
┌───────┴───────┐
│ │
Cause identifiée Pas de cause
│ évidente
▼ │
Corriger / traiter ▼
puis réévaluer 7. PLP ÉLEVÉ CONFIRMÉ
+ PAL BASSES PERSISTANTES
+ pas de supplémentation
│
▼
SUSPECTER UNE DIMINUTION
D’ACTIVITÉ DE TNSALP
│
▼
8. RECHERCHER UN PHÉNOTYPE
D’HYPOPHOSPHATASIE
│
fractures de fatigue / métatarsiennes
mauvaise consolidation
douleurs musculosquelettiques
chondrocalcinose
perte dentaire précoce
antécédents familiaux
│
┌──────┴──────┐
│ │
Peu évocateur Évocateur
│ │
▼ ▼
Surveillance / 9. EXPLORATION
réévaluation COMPLÉMENTAIRE
• PLP confirmé
• PEA ±
• bilan osseux/
phosphocalcique
• avis spécialisé
• génétique ALPL
si indiquée
*Dans une exploration orientée vers l’hypophosphatasie, les recommandations diagnostiques proposent d’interrompre la pyridoxine environ une semaine avant le dosage du PLP ; les modalités exactes restent à adapter aux instructions du laboratoire.
Comment raisonner en pratique ?
Devant un dosage élevé de vitamine B6, la première étape consiste à identifier précisément ce qui a été dosé. Il faut ensuite inventorier toutes les sources de supplémentation et vérifier les conditions pré-analytiques.
Le PLP doit alors être interprété avec les phosphatases alcalines, mais également avec l’albumine, le contexte inflammatoire et la fonction rénale.
Si les PAL sont basses, leur diminution doit être confirmée sur plusieurs prélèvements et les causes acquises doivent être recherchées.
Ce n’est que devant l’association persistante de PAL basses, d’un PLP élevé hors supplémentation et d’une absence d’explication secondaire évidente que l’hypothèse d’un déficit d’activité de TNSALP devient réellement pertinente.
Conclusion
Un PLP élevé est fréquemment lié à une supplémentation, et cette hypothèse doit être examinée en premier.
Mais lorsque les phosphatases alcalines sont durablement basses, la lecture change. Le PLP peut alors devenir non seulement une « vitamine élevée », mais également un substrat qui s’accumule parce que sa transformation extracellulaire est insuffisante.
Cela ne signifie pas qu’il faille rechercher une hypophosphatasie chez toute personne ayant une B6 élevée. Cela signifie simplement qu’une concentration biologique ne doit jamais être interprétée indépendamment du mécanisme qui la produit.
Trois questions simples changent déjà considérablement la lecture :
Que prend réellement le patient ?
Que mesure réellement le laboratoire ?
Que montrent les phosphatases alcalines ?
Puis, seulement si les PAL sont durablement basses, vient une quatrième question : pourquoi le sont-elles ?
C’est précisément là que la biologie devient intéressante : non pas seulement constater une valeur hors norme, mais comprendre le mécanisme qui la produit.
Bibliographie
- Coburn SP, Reynolds RD, Mahuren JD, Schaltenbrand WE, Wang Y, Ericson KL, et al. Elevated plasma 4-pyridoxic acid in renal insufficiency. Am J Clin Nutr. 2002;75(1):57-64.
- European Food Safety Authority (EFSA) Panel on Nutrition, Novel Foods and Food Allergens. Scientific opinion on the tolerable upper intake level for vitamin B6. EFSA J. 2023;21(5):8006.
- Fedde KN, Whyte MP. Alkaline phosphatase (tissue-nonspecific isoenzyme) is a phosphoethanolamine and pyridoxal-5′-phosphate ectophosphatase: normal and hypophosphatasia fibroblast study. Am J Hum Genet. 1990;47(5):767-775.
- Hoff P, et al. Clinical presentation of adults with persistently low alkaline phosphatase activity: a retrospective multicentre, cross-sectional study in Germany. BMJ Open. 2025;15:e097235.
- Khan AA, et al. Hypophosphatasia diagnosis: current state of the art and proposed diagnostic criteria for children and adults. Osteoporos Int. 2024;35:431-438.
- Riancho JA. Diagnostic approach to patients with low serum alkaline phosphatase. Calcif Tissue Int. 2023;112(3):289-296.
- Ueland PM, Ulvik A, Rios-Avila L, Midttun Ø, Gregory JF. Direct and functional biomarkers of vitamin B6 status. Annu Rev Nutr. 2015;35:33-70.
- Whyte MP, Mahuren JD, Fedde KN, Cole FS, McCabe ER, Coburn SP. Perinatal hypophosphatasia: tissue levels of vitamin B6 are unremarkable despite markedly increased circulating concentrations of pyridoxal-5′-phosphate. J Clin Invest. 1988;81(4):1234-1239.
- Therapeutic Goods Administration. Peripheral neuropathy with supplementary vitamin B6 (pyridoxine). Australian Government Department of Health; mise à jour 2026.
- Mayo Clinic Laboratories. Pyridoxal 5-Phosphate, Plasma: specimen requirements and patient preparation. Consulté en 2026.