
Monographie de l’Aspérule odorante
Nom scientifique
Galium odoratum (L.) Scop. ; syn. Asperula odorata L.
Famille botanique
Rubiaceae
Autres noms communs
Gaillet odorant, reine-des-bois, thé suisse, petit muguet, muguet des dames.
Habitat et répartition
L’aspérule odorante est indigène dans une grande partie de l’Eurasie tempérée, notamment en France et en Suisse. Elle pousse dans les forêts feuillues fraîches et ombragées, particulièrement dans les hêtraies, sur des sols humifères et suffisamment riches.
En Suisse, elle est largement répartie de l’étage collinéen à montagnard et peut localement atteindre l’étage subalpin ; elle manque toutefois en Engadine.
Parties utilisées
Parties aériennes, comprenant les tiges feuillées et les fleurs, utilisées fraîches ou séchées. Elles sont récoltées peu avant ou au début de la floraison.
Notes botaniques
L’aspérule odorante est une plante vivace rhizomateuse qui forme souvent des colonies dans les sous-bois. Haute de 10 à 30 cm, elle possède une tige dressée, quadrangulaire, généralement non ramifiée et légèrement poilue sous les verticilles.
Ses feuilles étroites, oblongues-lancéolées et terminées par une petite pointe sont réunies par six à huit autour de la tige. Leur bord et leur nervure médiane sont légèrement rugueux. Les petites fleurs blanches, regroupées au sommet de la plante, présentent une corolle en entonnoir divisée en quatre lobes. Les fruits sont hérissés de fines soies crochues.
La plante fraîche est peu odorante. Son parfum caractéristique de foin coupé se développe surtout lorsqu’elle se fane ou sèche ; cette odeur ne doit donc pas constituer le seul critère d’identification.
Elle peut être confondue avec d’autres gaillets forestiers. Le gaillet des forêts, Galium sylvaticum, est généralement plus grand et plus ramifié, présente une inflorescence beaucoup plus ample et porte des fruits dépourvus de soies crochues.
Histoire et traditions
Grâce au parfum qu’elle développe en se fanant et en séchant, l’aspérule odorante était autrefois suspendue dans les habitations, disposée parmi le linge ou répandue sur les sols afin de masquer les mauvaises odeurs et d’éloigner notamment les mites.
Dans l’herboristerie médiévale et populaire européenne, ses parties aériennes ont été employées en infusion pour les troubles digestifs, l’agitation nerveuse et les difficultés d’endormissement. Les feuilles froissées étaient également appliquées sur les coupures et les petites plaies.
L’aspérule reste surtout associée au vin de mai, appelé Maiwein ou Maitrank. Cette boisson traditionnelle des régions germaniques, du Luxembourg et du pays d’Arlon est préparée en faisant macérer dans du vin blanc la plante récoltée avant sa pleine floraison et légèrement fanée, afin de libérer son arôme caractéristique.
Principes actifs connus
Coumarine et précurseurs coumariniques : les parties aériennes contiennent de la coumarine ainsi que ses précurseurs, les cis- et trans-mélilotosides. Après la récolte, les modifications des tissus végétaux favorisent la formation de coumarine libre, responsable du parfum caractéristique de foin coupé. Sa teneur peut ensuite diminuer au cours d’un séchage prolongé, notamment par sublimation (Herre et al., 2025).
Iridoïdes : asperuloside, monotropéine, acide géniposidique, scandoside, acide aspérulosidique et désacétylaspéruloside ont été identifiés dans les parties aériennes (Herre et al., 2025).
Flavonoïdes : glycosides de la quercétine et du kaempférol, comprenant notamment la rutine, le kaempférol-3-O-rutinoside et plusieurs glycosides complexes de ces deux flavonols (Vlase et al., 2014 ; Herre et al., 2025).
Dérivés hydroxycinnamiques : acides chlorogénique et néochlorogénique, autres isomères de l’acide caféoylquinique, acides p-coumarique et férulique (Vlase et al., 2014 ; Herre et al., 2025).
Tanins : leur présence a été mise en évidence par un criblage phytochimique des extraits aqueux et méthanolique des parties aériennes, sans caractérisation détaillée des molécules concernées (Kahkeshani et al., 2013).
Fraction volatile : les parties aériennes renferment une très faible quantité de composés volatils, parmi lesquels la coumarine, le linalol, le bornéol, le germacrène D et le phytol. Cette fraction reste quantitativement mineure (Razzivina et al., 2024).
Propriétés pharmacologiques majeures
Sphère nerveuse
- Effet sédatif suggéré (modèle animal, extrait sec complexe obtenu à partir des parties aériennes après plusieurs étapes successives d’extraction, souris) : les doses de 50 et 100 mg/kg ont diminué l’activité locomotrice et exploratoire dans le test du champ ouvert. La publication présente toutefois une incohérence entre l’interprétation des auteurs et les valeurs statistiques rapportées. Ces résultats doivent donc être considérés comme une tendance expérimentale et non comme la démonstration formelle d’un effet sédatif (Iurchenko et al., 2015).
- Antihypoxique (modèle animal, même extrait sec, hypoxie asphyxique aiguë chez la souris) : la dose de 100 mg/kg a prolongé de 34,8 % la durée de survie des animaux dans ce modèle expérimental, tandis que la dose de 50 mg/kg n’a pas produit d’effet significatif (Iurchenko et al., 2015).
Sphère inflammatoire et immunitaire
- Anti-inflammatoire et modulatrice de la polarisation macrophagique (in vitro, extrait éthanolique à 70 % des pousses fleuries, macrophages dérivés de la moelle osseuse de souris) : les concentrations de 250 et 500 µg/ml ont réduit significativement la proportion de macrophages présentant le phénotype pro-inflammatoire M1. L’augmentation du phénotype anti-inflammatoire M2 n’était pas significative et aucune cytotoxicité n’a été observée entre 50 et 750 µg/ml (Razzivina et al., 2024).
- Stimulation de l’activité phagocytaire (in vitro, extrait sec des parties aériennes, macrophages et précurseurs mononucléés) : l’extrait a exercé un effet dépendant de la concentration sur la transformation et l’activité phagocytaire des macrophages. La publication étant brève et sa méthodologie partiellement décrite, ces résultats doivent être considérés comme préliminaires (Kashpur et al., 2015).
Sphère hépatique expérimentale
- Hépatoprotectrice (modèle animal, extrait sec éthanolique à 70 % des parties aériennes fleuries, hépatite toxique aiguë induite par le tétrachlorure de carbone chez le rat) : la dose de 25 mg/kg a diminué les activités sériques de l’ALT et de l’AST, réduit les marqueurs de peroxydation lipidique dans le sérum et le foie et limité les altérations histologiques hépatiques. Les résultats obtenus avec cet extrait expérimental ne peuvent pas être extrapolés à une infusion traditionnelle (Iurchenko et al., 2014).
Sphère cutanée
- Cicatrisante sur brûlure expérimentale (modèle animal, extraits aqueux et méthanolique des parties aériennes incorporés à 15 ou 30 % dans une base d’eucérine, brûlures du deuxième degré chez le rat) : les applications quotidiennes pendant quatorze jours ont amélioré la contraction des plaies, diminué l’infiltration inflammatoire et favorisé la réépithélialisation. Les résultats les plus favorables ont été obtenus avec l’extrait aqueux à 30 % (Kahkeshani et al., 2013).
Sphère anti-infectieuse expérimentale
- Antibactérienne et antifongique (in vitro, extrait éthanolique à 70 % des parties aériennes fleuries) : l’extrait a exercé une activité modérée principalement contre les bactéries à Gram positif, notamment Staphylococcus aureus et Listeria monocytogenes. L’activité était plus faible contre les bactéries à Gram négatif étudiées et très faible contre Candida albicans (Vlase et al., 2014).
- Action sur une souche uropathogène d’Escherichia coli et certains facteurs de virulence (in vitro, extrait aqueux chaud de feuilles) : l’extrait a réduit la survie bactérienne à forte concentration et altéré l’expression fonctionnelle des fimbriae P, évaluée par hémagglutination. Il n’a cependant pas inhibé la motilité ni la production des fimbriae curli (Wojnicz et al., 2012).
- Antibiofilm sur Escherichia coli uropathogène (in vitro, même extrait aqueux chaud de feuilles) : une réduction significative de la biomasse du biofilm a été observée dans le modèle prolongé de culture. L’étude ne portait que sur une souche bactérienne et ne permet pas de conclure à une activité clinique dans les infections urinaires (Wojnicz et al., 2012).
Activité antioxydante expérimentale
- Antiradicalaire (in vitro, extraits des parties aériennes, test DPPH) : les extraits aqueux et méthanolique ont présenté des valeurs d’IC₅₀ respectives de 83 et 148 µg/ml, indiquant une activité plus marquée pour l’extrait aqueux (Kahkeshani et al., 2013). L’extrait éthanolique étudié par Vlase et al. présentait une activité plus faible, tandis que Razzivina et al. ont observé une forte variabilité selon l’origine des plantes et les conditions de culture. L’activité antioxydante dépend donc largement du procédé d’extraction et du matériel végétal employé (Vlase et al., 2014 ; Razzivina et al., 2024).
Indications médicinales retenues
Sphère digestive
- Troubles digestifs légers, notamment digestion difficile, dyspepsie et spasmes digestifs : usage traditionnel non confirmé cliniquement.
Sphère nerveuse
- Agitation nerveuse légère et difficultés passagères d’endormissement : usage traditionnel, soutenu uniquement par des données animales limitées et non confirmé cliniquement (Iurchenko et al., 2015).
Indications exploratoires ou émergentes
Sphère cutanée
- Réparation cutanée après brûlure : piste préclinique fondée sur un modèle animal (Kahkeshani et al., 2013).
Sphère hépatique
- Protection hépatique lors d’atteintes toxiques aiguës : piste préclinique fondée sur un modèle animal (Iurchenko et al., 2014).
Sphère urinaire
- Limitation de certains facteurs de virulence et du biofilm d’Escherichia coli uropathogène : piste uniquement in vitro (Wojnicz et al., 2012).
Formes galéniques et posologies
Aucune posologie thérapeutique n’est actuellement validée par une monographie de l’EMA/HMPC ou de l’ESCOP. La Commission E allemande n’a pas recommandé l’usage médicinal de l’aspérule odorante, faute d’efficacité suffisamment documentée.
- Macération aqueuse traditionnelle à froid : verser une tasse d’eau froide sur une cuillère à café de parties aériennes séchées. Laisser macérer pendant deux heures, puis filtrer.
Cette préparation est décrite dans la réglementation autrichienne pour les états d’agitation. La quantité pondérale correspondant à une cuillère à café et la fréquence quotidienne ne sont pas précisées. Elles ne doivent donc pas être extrapolées (République d’Autriche, 2004).
Sécurité et précautions d’usage
Tolérance
Les données cliniques propres à l’aspérule odorante sont très limitées. Sa teneur en coumarine varie selon la période de récolte, le flétrissement et les conditions de séchage.
La dose journalière tolérable fixée pour la coumarine est de 0,1 mg/kg de poids corporel. Cette valeur concerne l’exposition totale à la coumarine et ne peut pas être directement convertie en une dose d’aspérule, dont la composition reste variable (Abraham et al., 2010 ; Anses, 2021).
Contre-indications
Hypersensibilité connue à la plante.
Grossesse et allaitement
L’utilisation médicinale est déconseillée pendant la grossesse et l’allaitement, faute de données spécifiques suffisantes.
Enfants
L’utilisation médicinale n’est pas recommandée chez l’enfant en l’absence de données de sécurité et de posologie établies.
Effets indésirables
Aucun effet indésirable spécifique n’est suffisamment documenté aux faibles doses traditionnelles. Une exposition élevée ou répétée à la coumarine peut toutefois entraîner une élévation des enzymes hépatiques ou, plus rarement, une atteinte hépatique chez des personnes particulièrement sensibles. Ces atteintes sont généralement réversibles après l’arrêt de l’exposition (Abraham et al., 2010 ; Pitaro et al., 2022).
Interactions
Aucune interaction clinique propre à l’aspérule odorante n’est documentée. La coumarine naturellement présente dans la plante ne possède pas l’activité anticoagulante du dicoumarol et des dérivés 4-hydroxycoumariniques tels que la warfarine (Pitaro et al., 2022).
Surveillance et conduite à tenir
Éviter les doses élevées, l’usage prolongé et l’association de plusieurs préparations concentrées riches en coumarine.
L’utilisation est déconseillée chez les personnes présentant des antécédents de maladie hépatique ou prenant des médicaments susceptibles d’altérer le foie (Anses, 2021). Interrompre la prise en présence de signes évocateurs d’une atteinte hépatique.
Cueillette écoresponsable
Récolter les parties aériennes peu avant ou au début de la floraison, généralement d’avril à juin selon l’altitude et les conditions climatiques. Couper les tiges avec des ciseaux ou un couteau, sans arracher les rhizomes, et ne prélever qu’une petite partie de chaque colonie afin de préserver son développement.
Étaler la récolte en couche mince et la laisser se flétrir, puis sécher à l’ombre, dans un endroit sec et bien aéré. Le parfum caractéristique se développe durant cette étape par la formation de coumarine libre. Un séchage inutilement prolongé doit être évité, car la teneur en coumarine peut ensuite diminuer par sublimation (Herre et al., 2025).
Une fois la plante parfaitement sèche, la conserver dans un récipient hermétique, à l’abri de la lumière et de l’humidité.
En Suisse, l’aspérule odorante est indigène, non menacée et ne bénéficie d’aucune protection légale générale. Sa récolte doit néanmoins respecter la propriété foncière, les réglementations locales et les interdictions applicables dans les réserves naturelles et les autres espaces protégés.
Vision personnelle
L’aspérule odorante est une plante discrète. Elle ne cherche pas la lumière : elle forme ses petits tapis verts à l’ombre des hêtres et ne révèle véritablement son caractère qu’après la récolte, lorsqu’elle se fane et commence à sécher.
Son parfum est difficile à enfermer dans un seul mot. Certains y reconnaissent la vanille, d’autres le foin coupé, le pain d’épices ou le benjoin. Pour ma part, je l’associe aussi au flan à l’aspérule, une préparation simple qui permet de découvrir toute la finesse de son arôme.
C’est ce contraste qui me plaît chez elle : une plante familière de nos forêts, presque effacée lorsqu’elle est fraîche, mais capable de libérer au séchage une fragrance chaude et inattendue. Une autre manière de rappeler que nos sous-bois abritent encore des saveurs et des sensations que nous avons parfois oubliées.
Reconnaissances officielles
EMA/HMPC
Aucune monographie européenne ni entrée de la liste de l’Union européenne n’est actuellement disponible pour Galium odoratum ou Galii odorati herba.
ESCOP
Aucune monographie spécifique consacrée à l’aspérule odorante n’a été identifiée dans la collection actuelle de l’ESCOP.
Commission E
La Commission E allemande a publié en 1987 une monographie négative concernant Galii odorati herba. Les usages médicinaux n’ont pas été recommandés, leur efficacité étant insuffisamment documentée.
Autres autorités
La réglementation autrichienne décrit Herba Asperulae comme les parties aériennes fraîches ou séchées de Galium odoratum, récoltées peu avant ou pendant la floraison. Elle mentionne également une préparation aqueuse à froid destinée traditionnellement aux états d’agitation. Cette inscription nationale ne constitue pas une validation clinique de l’efficacité de la plante.
Bibliographie scientifique
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