
Cryptopyrrole, pyrrolurie et vitamine B6 : que dit réellement la littérature ?
Le dosage urinaire du « cryptopyrrole » est encore proposé dans certaines approches de médecine fonctionnelle, notamment chez des personnes présentant de l’anxiété, des troubles de l’humeur ou, chez l’enfant, une hyperactivité ou un TDAH.
Le raisonnement avancé paraît simple : un taux urinaire élevé de pyrroles entraînerait une perte de vitamine B6 et de zinc ; cette perte contribuerait aux symptômes ; une supplémentation ciblée permettrait alors de corriger le problème.
Mais cette succession d’étapes doit être examinée séparément. L’existence d’un composé urinaire, son association éventuelle avec certains symptômes, la démonstration d’une perte de micronutriments et l’efficacité d’un traitement sont quatre questions différentes. Or, à ce jour, la littérature ne permet pas de valider la chaîne complète « cryptopyrrole élevé → perte de B6 et de zinc → déficit → symptômes neuropsychiques → indication de supplémentation ».
D’où vient l’idée de « pyrrolurie » ?
L’histoire remonte aux années 1950–1960, lorsqu’un composé donnant une coloration mauve avec le réactif d’Ehrlich fut décrit dans les urines de certains patients psychiatriques. Ce composé fut appelé Mauve Factor. Il a ensuite été successivement identifié comme kryptopyrrole puis comme hydroxyhemopyrrolin-2-one, ou HPL.
Cette évolution historique est importante, car elle montre que l’identité chimique du marqueur n’a jamais été aussi simple qu’on pourrait le penser. Dans la pratique actuelle, les termes « cryptopyrrole », « pyrroles urinaires », « HPL » et « pyrrolurie » sont encore parfois utilisés comme s’ils désignaient exactement la même chose, alors que ce n’est pas établi.
Que mesure réellement le test ?
C’est probablement la première question à poser.
La revue systématique de Warren et al. (2021) a identifié 73 publications consacrées au sujet. Parmi les études cliniques exploitables, seules trois rapportaient des concentrations significativement plus élevées de HPL dans certaines populations psychiatriques. Les autres études ne retrouvaient pas d’association claire ou ne fournissaient pas de données suffisantes pour conclure. Les auteurs soulignaient également l’absence de validation analytique suffisamment robuste de nombreux tests et concluaient que le HPL ne pouvait pas être recommandé comme outil de dépistage ou de décision thérapeutique.
Les travaux chimiques plus récents ont encore complexifié la question.
Lambert et al. (2023) ont rappelé que les méthodes reposant sur le diméthylaminobenzaldéhyde, ou réactif d’Ehrlich, peuvent être influencées par d’autres composés urinaires, notamment l’urobilinogène. Les auteurs considèrent également que la structure historiquement attribuée au HPL pourrait être incorrecte et insistent sur la nécessité de méthodes analytiques mieux standardisées.
Sherwin et Shaw (2024) sont allés plus loin en utilisant des standards authentiques de HPL et de kryptopyrrole. Dans leurs conditions expérimentales, le HPL ne réagissait pas avec le réactif d’Ehrlich alors que le kryptopyrrole réagissait de manière concentration-dépendante. Ils concluent que le HPL est peu susceptible d’être le Mauve Factor historique. Le kryptopyrrole constitue un candidat plus plausible, mais l’identité exacte du composé urinaire et sa valeur clinique restent à établir.
Autrement dit, avant même de discuter traitement, il persiste une question analytique fondamentale : que quantifie exactement le test utilisé par le laboratoire ?
Le cryptopyrrole provoque-t-il réellement une perte de vitamine B6 et de zinc ?
C’est le maillon central de l’hypothèse thérapeutique.
Le modèle classique suppose qu’un pyrrole se lie à la vitamine B6, parfois sous sa forme pyridoxal ou pyridoxal-5’-phosphate, ainsi qu’au zinc, puis que ce complexe soit éliminé dans les urines. La conséquence serait une augmentation des besoins en B6 et en zinc.
La revue systématique de Warren et al. (2021) n’a cependant retrouvé aucune démonstration claire montrant qu’une concentration urinaire élevée de HPL s’accompagnait d’une augmentation de l’excrétion urinaire de vitamine B6 ou de zinc.
Lambert et al. (2023) ont également tenté de reproduire expérimentalement la réaction supposée entre un pyrrole et le pyridoxal. Ils n’ont pas retrouvé la réaction attendue par spectrophotométrie UV-visible ni par LC-MS. Ces données ne démontrent pas que toute interaction biochimique soit impossible, mais elles fragilisent fortement l’explication souvent présentée comme acquise selon laquelle les pyrroles « captureraient » directement la vitamine B6 avant de l’éliminer dans les urines.
Il existe pourtant des données associant HPL, B6 et zinc
Il faut conserver cette nuance.
McGinnis et al. (2008) ont rapporté, dans des cohortes hétérogènes, une corrélation inverse entre HPL urinaire, certains marqueurs fonctionnels de la vitamine B6 et le zinc érythrocytaire. Ces résultats ont largement contribué à soutenir l’utilisation clinique du concept de pyrrolurie.
Mais une corrélation ne permet pas d’établir le sens de la causalité. Elle ne démontre pas que le HPL entraîne une perte urinaire de B6 ou de zinc. Elle ne montre pas davantage qu’un sujet présentant une valeur élevée de HPL répondra spécifiquement à une supplémentation. Plusieurs mécanismes communs pourraient, en théorie, influencer simultanément les pyrroles urinaires et le statut micronutritionnel.
Cette étude peut donc soutenir une hypothèse de recherche, mais pas transformer le dosage en test diagnostique d’un déficit en vitamine B6.
Et chez l’enfant présentant une hyperactivité ou un TDAH ?
C’est ici que la prudence devient particulièrement importante.
Le rôle physiologique de la vitamine B6 dans le système nerveux est bien établi. Le pyridoxal-5’-phosphate participe notamment à de nombreuses réactions enzymatiques impliquées dans le métabolisme des neurotransmetteurs. Mais le fait qu’un nutriment soit indispensable à une voie métabolique ne signifie pas qu’une supplémentation au-delà des besoins améliore un trouble clinique en l’absence de déficit démontré.
Les données cliniques spécifiques à la B6 dans l’ancien « syndrome hyperkinétique » sont extrêmement limitées. Coleman et al. (1979) ont étudié seulement six enfants dans un protocole croisé comparant pyridoxine, méthylphénidate et placebo. Un signal favorable à la pyridoxine avait été observé dans ce sous-groupe très sélectionné, mais l’effectif est beaucoup trop faible pour établir une efficacité dans le TDAH actuel. Surtout, cette étude n’utilisait pas le cryptopyrrole pour sélectionner les enfants.
Une autre étude contrôlée publiée la même année est encore plus directement pertinente. Kershner et Hawke (1979) ont étudié 20 enfants présentant des troubles d’apprentissage dans un protocole incluant de fortes doses de vitamines. L’ajout des vitamines n’a pas amélioré significativement les performances intellectuelles, scolaires, perceptives ou comportementales par rapport au régime seul. Surtout, l’excrétion urinaire de kryptopyrrole ne permettait pas de distinguer les enfants qui s’amélioraient de ceux qui ne s’amélioraient pas. Les auteurs concluaient que ce test n’était pas valide pour identifier une supposée « dépendance » à des doses pharmacologiques de vitamines.
Il n’existe donc pas, à ce jour, de démonstration clinique permettant d’utiliser un cryptopyrrole ou HPL urinaire élevé pour diagnostiquer un déficit en vitamine B6 chez un enfant présentant un TDAH, ni pour sélectionner ceux qui devraient recevoir une supplémentation.
Une réponse à la vitamine B6 ne valide pas le biomarqueur
Une étude publiée en 2026 apporte une illustration particulièrement intéressante de ce principe.
Sherwin et al. ont conduit un essai randomisé en double aveugle chez 77 femmes adultes présentant des symptômes d’anxiété généralisée. L’intervention associait des doses élevées de zinc et de vitamine B6 pendant six semaines. Certains scores cliniques se sont améliorés davantage dans le groupe supplémenté que sous placebo.
Mais le résultat concernant le cryptopyrrole est presque plus instructif : les corrélations entre concentrations urinaires et scores d’anxiété étaient inconsistantes, avec une sensibilité d’environ 49 % et une spécificité d’environ 60 %. Les auteurs concluent que le kryptopyrrole n’est pas un biomarqueur fiable de l’anxiété.
Cela illustre une distinction méthodologique essentielle : une intervention peut éventuellement avoir un effet sans que le biomarqueur utilisé pour la justifier soit valide. Une amélioration sous B6 et zinc ne démontre donc ni que le patient était déficitaire à cause d’une « pyrrolurie », ni que le dosage urinaire permettait de prédire cette réponse.
Pourquoi cette distinction est-elle importante chez l’enfant ?
Parce que la vitamine B6 n’est pas dépourvue de risque lorsqu’elle est administrée à fortes doses pendant une durée prolongée. La neuropathie périphérique constitue l’effet indésirable critique retenu par l’EFSA pour établir les limites supérieures tolérables d’apport.
En 2023, l’EFSA a fixé une limite supérieure de 12 mg/j chez l’adulte et, par extrapolation allométrique, des limites plus basses chez l’enfant : 3,2 mg/j entre 1 et 3 ans, 4,5 mg/j entre 4 et 6 ans, 6,1 mg/j entre 7 et 10 ans, 8,6 mg/j entre 11 et 14 ans et 10,7 mg/j entre 15 et 17 ans.
Ces valeurs correspondent à des limites supérieures d’apport chronique total, et non à des seuils auxquels une toxicité apparaîtrait systématiquement. Elles rappellent néanmoins qu’une supplémentation pharmacologique prolongée en B6 ne devrait pas être banalisée, particulièrement chez l’enfant lorsqu’elle repose sur un biomarqueur dont la validité clinique n’est pas établie.
Comment raisonner en pratique ?
Un dosage urinaire élevé présenté comme « cryptopyrrole », HPL ou « pyrrolurie » ne devrait pas être interprété comme l’équivalent d’un déficit démontré en vitamine B6.
Si un déficit en B6 est réellement suspecté, il est plus cohérent de rechercher directement les facteurs susceptibles de l’expliquer : apports alimentaires, médicaments, malabsorption, alcool chez l’adulte, situations inflammatoires ou métaboliques, et contexte clinique général. Le PLP plasmatique reste le biomarqueur direct le plus couramment utilisé en pratique, à interpréter avec les conditions pré-analytiques et le contexte biologique.
De même, le statut en zinc doit être évalué pour lui-même lorsqu’il existe une indication clinique, plutôt que déduit automatiquement d’un taux de pyrroles urinaires.
Cette démarche ne signifie pas que toute recherche sur les pyrroles urinaires soit dépourvue d’intérêt. Les travaux récents montrent au contraire qu’il reste des questions intéressantes sur leur identité, leur origine et leur éventuelle relation avec le stress oxydatif ou certains états physiopathologiques. Mais cela correspond encore à un champ de recherche, pas à un biomarqueur suffisamment validé pour guider à lui seul une prescription de B6 ou de zinc.
Conclusion
Le concept de « pyrrolurie » repose sur une histoire biochimique ancienne et sur quelques observations qui justifient encore des recherches. Mais les données disponibles ne permettent pas aujourd’hui de considérer qu’un cryptopyrrole ou HPL urinaire élevé démontre une perte de vitamine B6 ou de zinc.
La chaîne « pyrroles élevés → perte de B6 → déficit → hyperactivité/TDAH → supplémentation » comporte plusieurs étapes qui n’ont pas été validées.
Chez l’enfant en particulier, l’enjeu n’est pas simplement théorique. Un test insuffisamment validé peut conduire à administrer durablement des doses de vitamine B6 très supérieures aux besoins nutritionnels. La prudence consiste donc à distinguer clairement ce qui relève d’une hypothèse mécanistique, d’une association biologique, d’un biomarqueur validé et d’une indication thérapeutique démontrée.
Un résultat de laboratoire n’a de valeur clinique que si l’on sait ce qu’il mesure, ce qu’il prédit et si l’intervention qu’il déclenche a elle-même été évaluée.
À lire également : Vitamine B6 élevée : excès d’apport ou défaut de métabolisation ?
Bibliographie
- Warren B, Sarris J, Mulder RT, Rucklidge JJ. Pyroluria: Fact or Fiction? J Altern Complement Med. 2021;27(5):407-415.
- McGinnis WR, Audhya T, Walsh WJ, Jackson JA, McLaren-Howard J, Lewis A, et al. Discerning the Mauve factor, Part 2. Altern Ther Health Med. 2008;14(3):56-62.
- Lambert B, Semmler A, Beer C, Voisey J. Pyrroles as a Potential Biomarker for Oxidative Stress Disorders. Int J Mol Sci. 2023;24(3):2712.
- Sherwin A, Shaw IC. Sixty years of conjecture over a urinary biomarker: a step closer to understanding the proposed link between anxiety and urinary pyrroles. Lab Med. 2024;55(3):334-340.
- Coleman M, Steinberg G, Tippett J, Bhagavan HN, Coursin DB, Gross M, et al. A preliminary study of the effect of pyridoxine administration in a subgroup of hyperkinetic children: a double-blind crossover comparison with methylphenidate. Biol Psychiatry. 1979;14(5):741-751.
- Kershner JR, Hawke WA. Megavitamins and learning disorders: a controlled double-blind experiment. J Nutr. 1979;109(5):819-826.
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- EFSA Panel on Nutrition, Novel Foods and Food Allergens. Scientific opinion on the tolerable upper intake level for vitamin B6. EFSA J. 2023;21(5):8006.