
Monographie de la Bugrane
Monographie de la Bugrane
Nom scientifique : Ononis spinosa L.
Famille botanique : Fabaceae
Autres noms communs : Bugrane épineuse, arrête-bœuf, bougrane, bougraine.
Habitat et répartition : Espèce vivace présente dans la quasi-totalité de l’Europe, jusqu’au Caucase et en Asie occidentale. Elle pousse surtout sur les sols calcaires secs, les talus, les prairies maigres, les friches et les lisières ensoleillées, jusqu’à environ 1 500 m d’altitude.
Parties utilisées : Racine, généralement récoltée à l’automne, après la fin du cycle végétatif, puis séchée et fragmentée. La drogue médicinale correspond à la racine de bugrane (Ononidis radix).
Notes botaniques : Dans les flores de terrain, la bugrane épineuse peut être abordée au sein du groupe Ononis spinosa aggr., qui inclut notamment Ononis spinosa L. et Ononis repens L. Ononis spinosa L. se reconnaît classiquement à son port plus dressé ou ascendant, à ses rameaux terminés par des épines robustes, à ses tiges poilues sur une à deux lignes et à ses fleurs roses à purpurines, généralement axillaires. Ononis repens L., parfois traité comme taxon distinct dans les flores de terrain, est plus couché à ascendant, moins franchement épineux ou sans épines robustes, avec des tiges plus uniformément velues. Les traitements taxonomiques internationaux peuvent toutefois rattacher Ononis repens à Ononis spinosa subsp. procurrens. Pour la monographie médicinale, la référence reste la drogue officinale Ononidis radix, définie comme la racine de Ononis spinosa L.
Histoire et traditions
La bugrane épineuse appartient aux plantes traditionnellement associées à l’élimination urinaire. Sa racine a été employée dans les troubles urinaires bénins, la gravelle et l’accompagnement des terrains lithiasiques, principalement comme plante diurétique. Son nom populaire « arrête-bœuf » renvoie à sa racine profonde et résistante, réputée capable de freiner la charrue dans les sols secs et calcaires. La racine fraîche est parfois décrite comme dégageant une odeur animale marquée, caractéristique également signalée dans certaines descriptions anciennes. Les auteurs médicaux de l’Antiquité et de la tradition européenne, dont Dioscoride, Pline et Matthiole, mentionnaient déjà la plante dans les troubles de l’excrétion urinaire, la gravelle et les calculs.
Principes actifs connus
- Isoflavonoïdes et dérivés apparentés : la racine de bugrane contient principalement des isoflavones et isoflavonoïdes libres ou glycosylés, notamment ononine, formononétine, calycosine, pseudobaptigénine, ainsi que des dihydroisoflavonoïdes comme la sativanone et l’onogénine, et des ptérocarpanes comme la médicarpine et la maackiaïne (Gampe et al., 2016 ; Gampe et al., 2018).
- Esters d’acide homopipécolique : plusieurs dérivés isoflavonoïdiques acylés par l’acide homopipécolique ont été isolés et caractérisés dans la racine de Ononis spinosa (Gampe et al., 2018).
- Nornéolignane : clitoriénolactone B, identifié dans l’extrait de racine de Ononis spinosa (Addotey et al., 2018).
- Autres constituants : triterpènes, dont l’α-onocérine, stérols végétaux, acides phénoliques et traces d’huile essentielle.
Propriétés pharmacologiques majeures
Sphère urinaire
- Diurétique et irrigation urinaire (usage traditionnel officiellement reconnu, racine) : la racine de bugrane (Ononidis radix) est utilisée pour augmenter le volume urinaire et favoriser le lavage des voies urinaires dans les troubles urinaires mineurs, conformément à son usage traditionnel reconnu par l’EMA/HMPC (EMA/HMPC, 2014).
- Activité anti-adhésive vis-à-vis d’Escherichia coli uropathogène (expérimental in vitro, racine) : un extrait aqueux de racine de Ononis spinosa réduit l’adhésion et l’internalisation d’E. coli uropathogène dans des cellules uroépithéliales T24, sans effet bactériostatique direct marqué (Deipenbrock et al., 2020).
- Inhibition de l’hyaluronidase-1 (expérimental enzymatique, racine) : plusieurs isoflavonoïdes isolés de la racine, dont la sativanone et la médicarpine, inhibent l’hyaluronidase-1 humaine, mécanisme proposé comme contribution possible à l’activité diurétique traditionnelle de la drogue (Addotey et al., 2018).
Sphère inflammatoire
- Modulation de la réponse inflammatoire induite par le LPS (in vitro, racine) : des extraits de racine de Ononis spinosa inhibent la libération d’IL-8 dans des modèles cellulaires stimulés par le LPS, avec interaction avec la voie TLR4/LPS. L’α-onocérine et la clitoriénolactone B contribuent à cette activité anti-inflammatoire expérimentale (Spiegler et al., 2020).
- Modulation de l’adhésion leucocytaire (in vitro, racine) : les extraits de racine et certains constituants isolés modulent des marqueurs d’adhésion leucocytaire impliqués dans la réponse inflammatoire, ce qui renforce la cohérence pharmacologique de l’usage traditionnel dans les inflammations bénignes des voies urinaires (Spiegler et al., 2020).
Sphère antalgique et neuro-inflammatoire
- Activité antinociceptive (préclinique, feuilles) : un extrait méthanolique de feuilles de Ononis spinosa a montré une activité antalgique dans plusieurs modèles de douleur chez la souris, avec implication probable de voies opioïdes selon les modèles expérimentaux utilisés (Jaffal et Abbas, 2019).
- Modulation de l’allodynie induite par la capsaïcine (préclinique, feuilles) : dans un modèle d’allodynie mécanique chez le rat, un extrait méthanolique de feuilles administré localement avant la capsaïcine réduit la sensibilité douloureuse, avec implication du récepteur TRPV1 et des récepteurs β₂-adrénergiques (Jaffal et al., 2021).
Sphère anti-infectieuse
- Activité antifongique (in vitro, parties aériennes) : un extrait méthanolique des parties aériennes de Ononis spinosa inhibe la croissance de Candida albicans, Aspergillus fumigatus et Trichophyton rubrum, sans cytotoxicité observée sur cellules humaines primaires dans les conditions expérimentales testées (Stojković et al., 2020).
Sphère digestive
- Activité gastroprotectrice (préclinique, plante/extrait expérimental) : un extrait de Ononis spinosa administré par voie orale à 0,5 et 1 g/kg protège la muqueuse gastrique de rats contre les lésions induites par l’éthanol, avec réduction de l’index ulcéreux, augmentation du glutathion total et modulation de COX-2 (Ahmad et al., 2021).
Indications médicinales retenues
- Troubles urinaires mineurs : soutien de l’élimination urinaire par augmentation du volume urinaire et lavage des voies urinaires, conformément à l’usage traditionnel reconnu pour la racine de bugrane (Ononidis radix) (EMA/HMPC, 2014).
- États inflammatoires bénins des voies urinaires : emploi traditionnel comme plante d’irrigation urinaire, notamment lorsque l’objectif est de favoriser le flux urinaire et de limiter la stagnation dans les voies urinaires basses (ESCOP, 2015 ; EMA/HMPC, 2014).
- Cystites simples non compliquées : usage possible en adjuvant, en association avec des plantes de la sphère urinaire, dans une logique de lavage urinaire. Les données expérimentales sur l’extrait aqueux de racine montrent une réduction de l’adhésion et de l’internalisation d’Escherichia coli uropathogène, sans activité antibactérienne directe marquée (Deipenbrock et al., 2020).
- Terrain lithiasique et gravelle urinaire : accompagnement traditionnel des terrains sujets à la gravelle, dans une logique d’irrigation des voies urinaires et de soutien de l’élimination, sans assimiler cet usage au traitement d’un calcul constitué (ESCOP, 2015).
- Oligurie fonctionnelle légère : soutien ponctuel de la diurèse lorsque l’augmentation du volume urinaire est recherchée, en dehors des situations d’œdèmes d’origine cardiaque ou rénale.
Indications exploratoires ou émergentes
- Sphère antalgique : piste préclinique liée aux feuilles de Ononis spinosa, avec activité antinociceptive et modulation de voies impliquées dans la douleur.
- Sphère anti-infectieuse non urinaire : piste antifongique in vitro portée par les parties aériennes, intéressante mais distincte de l’usage officinal de la racine.
- Sphère digestive : piste gastroprotectrice préclinique, périphérique par rapport au cœur urinaire traditionnel de la bugrane.
Formes galéniques et posologies
- Infusion de racine fragmentée : 2 à 3 g de racine sèche fragmentée pour 150 ml d’eau bouillante, en infusion, 3 à 4 fois par jour. Dose maximale : 12 g de racine sèche par jour (EMA/HMPC, 2014).
- Voie d’administration : voie orale.
- Durée d’utilisation : si les symptômes persistent au-delà d’une semaine pendant l’utilisation de la bugrane, un avis médical ou professionnel qualifié est nécessaire.
Sécurité et précautions d’usage
Tolérance : la racine de bugrane est généralement bien tolérée aux doses recommandées. Aucun effet indésirable n’est connu dans les sources officielles disponibles.
Contre-indications : hypersensibilité connue à la racine de bugrane. Contre-indication également dans les situations où une réduction des apports hydriques est recommandée, notamment en cas de pathologie cardiaque ou rénale sévère.
Grossesse et allaitement : sécurité non établie. En l’absence de données suffisantes, l’usage pendant la grossesse et l’allaitement n’est pas recommandé.
Enfants : usage non recommandé chez l’enfant de moins de 12 ans, faute de données suffisantes.
Effets indésirables : aucun effet indésirable connu dans les sources officielles consultées. En cas de réaction indésirable, l’usage doit être interrompu et un avis professionnel demandé.
Interactions : aucune interaction médicamenteuse rapportée.
Surveillance et conduite à tenir : l’usage de la bugrane doit s’accompagner d’un apport hydrique suffisant. En cas d’aggravation des symptômes urinaires, de fièvre, de dysurie, de spasmes ou de sang dans les urines, un avis médical ou professionnel qualifié est nécessaire.
Données toxicologiques : les données toxicologiques disponibles sont limitées. Les tests adéquats de génotoxicité, de toxicité reproductive et de cancérogénicité n’ont pas été réalisés dans l’évaluation officielle disponible.
Cueillette écoresponsable
La bugrane se récolte pour sa racine, généralement à l’automne, lorsque la plante a terminé son cycle végétatif. La récolte doit rester modérée, car l’arrachage de la racine détruit l’individu prélevé. Il est préférable de privilégier les stations abondantes, les plantes cultivées ou les approvisionnements contrôlés, et d’éviter toute récolte dans les petites populations isolées.
L’identification doit être rigoureuse avant prélèvement, notamment pour distinguer Ononis spinosa des taxons proches du genre Ononis. Choisir des milieux secs, calcaires, non pollués, éloignés des bords de routes, zones agricoles traitées, friches industrielles, sols remaniés ou lieux fortement piétinés.
Prélever seulement quelques racines sur une station bien fournie, en laissant la majorité des plantes en place. Après récolte, nettoyer soigneusement les racines, les couper en fragments réguliers, puis les faire sécher rapidement dans un endroit sec, ventilé et à l’abri de la lumière. Conserver la racine bien sèche dans un contenant fermé, à l’abri de l’humidité, et renouveler la récolte régulièrement pour garder une drogue de bonne qualité.
Vision personnelle
La bugrane est une plante discrète, rude, solidement ancrée dans les sols secs et calcaires. Son nom d’« arrête-bœuf » dit déjà quelque chose de son tempérament : une racine profonde, résistante, difficile à déloger. J’aime cette cohérence entre la plante, son milieu et son usage traditionnel, centré sur l’élimination urinaire. Elle n’a pas la notoriété des grandes médicinales populaires, mais elle rappelle que certaines plantes communes gardent une place juste lorsqu’on les regarde avec précision. Les recherches récentes ouvrent des pistes intéressantes sur d’autres parties de la plante, sans déplacer son cœur d’usage : une racine de la sphère urinaire, sobre, terrienne et encore trop peu connue.
Reconnaissances officielles
- EMA/HMPC (2014) : reconnaît l’usage traditionnel de la racine de bugrane (Ononidis radix) comme médicament traditionnel à base de plantes destiné à augmenter le volume urinaire et à favoriser le lavage des voies urinaires dans les troubles urinaires mineurs.
- Commission E (Blumenthal et al., 1998) : reconnaît l’usage de la racine de bugrane en irrigation des voies urinaires lors d’affections inflammatoires du bas appareil urinaire, ainsi que dans la prévention et l’accompagnement de la gravelle rénale.
- ESCOP (2015) : mentionne l’irrigation des voies urinaires, notamment en cas d’inflammation et de gravelle rénale, ainsi que l’emploi comme adjuvant dans les infections bactériennes urinaires.
Bibliographie scientifique
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