
Naturopathie fonctionnelle : qu’y a-t-il derrière le mot ?
On voit de plus en plus apparaître le terme de « naturopathie fonctionnelle ». Je l’utilise moi-même, mais il me semble important de préciser ce que j’entends par là. La naturopathie fonctionnelle n’est ni une nouvelle profession, ni une spécialité académique, ni une discipline scientifique constituée. En Suisse, le cadre professionnel reconnu reste celui du naturopathe avec diplôme fédéral, dans les disciplines prévues par ce cadre. « Naturopathe fonctionnel » ne constitue donc pas une qualification fédérale supplémentaire. Le qualificatif « fonctionnel » s’inscrit largement dans le vocabulaire diffusé par la functional medicine américaine, puis repris dans différents domaines de la nutrition, de la micronutrition et de la naturopathie. Mais il n’existe pas de définition univoque de la « naturopathie fonctionnelle ». Chacun peut finalement utiliser ce terme et y associer des pratiques parfois très différentes. C’est précisément pour cette raison que je préfère parler d’une manière de travailler plutôt que d’un ensemble de techniques.
Pour moi, une approche fonctionnelle consiste d’abord à repartir de la physiologie et, lorsqu’elle peut réellement éclairer une situation, de la physiopathologie. Elle cherche à comprendre les mécanismes sans les transformer trop rapidement en explications causales, à utiliser les données biologiques lorsqu’elles sont pertinentes, suffisamment fiables et susceptibles d’éclairer l’accompagnement, et à confronter les hypothèses formulées aux connaissances disponibles. Cela suppose également de s’intéresser à la qualité des méthodes de mesure. Tous les dosages ne possèdent pas la même validité analytique, tous les biomarqueurs n’ont pas la même signification clinique et la possibilité de mesurer quelque chose ne signifie pas nécessairement qu’il soit utile de le mesurer. Un mécanisme plausible n’est pas nécessairement une cause, une association n’est pas une causalité, un biomarqueur isolé n’est pas automatiquement un diagnostic et une hypothèse séduisante ne devient pas vraie simplement parce qu’elle permet d’expliquer un grand nombre de symptômes.
Cette distinction me semble particulièrement importante aujourd’hui. Nous disposons d’un vocabulaire physiologique de plus en plus riche : microbiote, mitochondries, inflammation, perméabilité intestinale, métabolisme, histamine, stress oxydatif… Ces phénomènes peuvent être parfaitement réels sur le plan physiologique. La question clinique est différente : que permettent-ils réellement d’expliquer chez une personne donnée ? Comment les mesure-t-on ? Avec quelle fiabilité ? Et surtout, cette information modifie-t-elle réellement la conduite à tenir ? C’est probablement sur ce passage entre mécanisme physiologique et interprétation clinique que se construisent aujourd’hui certaines des extrapolations les plus discutables.
Cette exigence doit évidemment s’appliquer aux pratiques historiquement associées à la naturopathie. Je vois difficilement, par exemple, comment l’iridologie utilisée à des fins diagnostiques ou l’analyse du sang vivant au microscope à fond noir, lorsqu’elle prétend identifier un « terrain », une candidose, une acidité ou différentes « toxicités », pourraient s’inscrire dans une telle démarche lorsque la validité de ces interprétations et leur reproductibilité ne sont pas suffisamment établies. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement sur les praticiens qui les utilisent. La question est méthodologique : si l’on revendique une pratique fondée sur la physiologie, l’observation et l’examen critique des données, il faut accepter que les outils employés soient eux-mêmes soumis à cette exigence.
Mais cette critique serait incohérente si elle s’arrêtait aux pratiques anciennes. Les outils plus récents issus de la médecine fonctionnelle doivent être interrogés exactement de la même manière. Un test nouveau n’est pas nécessairement un meilleur test. Un mécanisme physiologique réel ne valide pas automatiquement le modèle clinique construit autour de lui. Une valeur située hors d’un intervalle présenté comme « optimal » ne constitue pas nécessairement une pathologie et une anomalie biologique ne doit pas devenir, à elle seule, l’explication générale d’un ensemble de symptômes complexes. Le mot « fonctionnel » ne constitue donc en lui-même aucune garantie scientifique.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui l’un des principaux enjeux des approches fonctionnelles : éviter de construire progressivement un système parallèle avec ses propres examens, ses propres seuils, ses propres diagnostics et ses propres explications, qui finirait par ne plus être réellement confronté aux connaissances extérieures au modèle. Une approche qui prétend interroger les modèles existants doit logiquement accepter que ses propres modèles soient soumis au même examen critique. Cela implique aussi de pouvoir reconnaître qu’une hypothèse intéressante reste une hypothèse, qu’un résultat biologique peut être difficile à interpréter et qu’un mécanisme pourtant bien documenté n’a pas nécessairement la portée clinique qu’on lui attribue.
À l’inverse, de nombreux éléments intéressants de la naturopathie n’ont évidemment pas attendu l’apparition du mot « fonctionnel » pour être pertinents. L’alimentation, l’activité physique, le sommeil, les rythmes de vie, la phytothérapie ou certains apports nutritionnels font depuis longtemps partie de nos pratiques. Leur intérêt dépend moins de l’étiquette sous laquelle on les classe que de la pertinence de leur indication, des données disponibles, de leurs limites et de la situation particulière de la personne.
C’est dans ce sens que j’utilise aujourd’hui le terme de naturopathie fonctionnelle. Non pas pour désigner une naturopathie qui serait devenue « scientifique » par l’ajout d’un adjectif, ni pour construire une médecine parallèle avec ses propres maladies et ses propres diagnostics, mais pour décrire une manière de raisonner que j’essaie de rendre aussi cohérente que possible. Cette pratique reste complémentaire à la médecine conventionnelle. Elle ne remplace pas le diagnostic médical et ne devrait pas chercher à faire entrer systématiquement une personne dans un modèle explicatif préétabli. Elle devrait au contraire nous obliger à distinguer continuellement ce qui est démontré de ce qui est plausible, ce qui reste incertain de ce qui relève encore de l’extrapolation, et surtout à accepter qu’une hypothèse, même séduisante et longtemps utilisée, puisse devoir être abandonnée lorsque les données ne la confirment pas.
Finalement, le mot « fonctionnel » importe assez peu. Ce qui compte réellement, c’est la méthode, l’exigence critique et la capacité à remettre en question ce que l’on pensait savoir.